Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

08 juin 2009

Etreintes brisées d'Almodovar...

Etreinte_1

Etreintes brisées de Pedro Almodovar veut d'être vu non pas parce qu'il brasse les références au cinéma, le sien à travers la recréation de Femmes au bord de la crise de nerfs, ou celui du Voyage en Italie de Rossellini. Il vaut surtour par l'histoire simple et tragique qu'il raconte. Un metteur en scène, Mateo, tombe amoureux de la femme d'un autre, Lena, qui est aussi son actrice et par conséquent sa muse. Toutes les complications autour de cette histoire simple viennent surtout parasiter l'essentiel. C'est comme si Almodovar refusait de dérouler son film sans passer par les filtres, les dédoublements, les fausses pistes comme autant de tics et de clichés qui ont fait sa gloire et dont il peine à se débarrasser. C'est sans doute la faiblesse du film qui tient surtout par la grâce de Penelope Cruz, dont le talent n'a jamais été aussi éclatant et qui sans elle aurait pu sombrer dans un magma d'autocitations et de labyrinthes inutiles.

Etreinte_2

Etreinte_3

Lena est la femme déchirée entre un vieil homme qui a sauvé son père, et qui est son époux, et un cinéaste qui la révèle comme actrice et avec qui elle finira par fuir. Les amants s'en vont s'échouer sur Lanzarote, une île noire et volcanique des Canaries, une île frappée de stérilité. Là-bas, ils changent de nom et se réfugient dans un amour  où la seule fin serait de mourir ensemble comme les amants ensevelis sous la lave dans Le voyage en  Italie. Mais les amants peuvent-ils fuir  le monde? Et le destin de ces derniers est-il seulement de partir et de mourir ensemble? Pour leur malheur, l'une perdra la vie dans un accident de voiture tandis que l'autre perdra la vue et ne pourra plus jamais exercer son art. Il sera à jamais séparé de ses deux passions, Lena et le cinéma. Il se contentera d'écrire des scénarii sous la bonne garde de son ancienne assistante et de son fils. Pour Almodovar, l'art demeure l'ultime aventure humaine puisque Mateo, bien qu'aveugle, montera  à nouveau le film qu'il avait laissé inachevé et qui lui permettra ainsi de retrouver la voix de Lena éternellement captive de la pellicule, vivante mais lointaine, comme les amants du Vésuve...

Etreinte_4

Posté par salimbachi à 17:54 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 juin 2009

Une interview donnée pour une journal tunisien et censurée...

Chers amis lecteurs du blog, il m'arrive de plus en plus souvent de donner des interviews à propos du Silence de Mahomet pour des journaux algériens et tunisiens qui, mystérieusement, ne paraissent jamais. Souvent les journalistes qui m'ont interrogé ne me donnent plus de nouvelles ni de l'interview ni de la raison de sa non parution. Pour celle-ci, prévue pour un journal tunisien que je ne cite pas, et donnée à un journaliste dont seules apparaissent des initiales non reconnaissables pour d'évidentes raisons de sécurité, j'ai tenu à ce qu'elle paraisse sur le blog. Il faut dire que le journaliste qui m'a posé les questions qui suivent a eu, lui, l'élégance de me tenir au courant de ses déboires... Je compte publier les deux autres interview "disparues" dans d'autres messages de ce blog. Celles-ci me demandent en général beaucoup de temps, et je ne vois pas pourquoi en priver d'éventuels lecteurs...


 

D’expression française, résidant à Paris depuis plusieurs années, Salim Bachi est l’un des écrivains algériens les plus talentueux de sa génération. À trente-huit ans, il est l’auteur de six ouvrages parmi lesquels, chez Gallimard, «Le chien d’Ulysse» et «

La Kahéna

», dont l’action se passe à Cyrtha, une ville algérienne imaginaire… mais bien algérienne. Après un recueil de nouvelles, «Les douze contes de Minuit», il publie «Le silence de Mahomet» en septembre 2008. Dans ce roman, il restitue, à travers quatre voix – celle de Khadija sa première épouse, d’Aïcha sa dernière épouse, du calife Abou Bakr et du général Khalid Ibn al-Walid, la vie du fondateur de l’islam, en prenant le parti de montrer l’homme qu’il était, et en remontant aux origines d’une si grande religion dont le seul miracle, en réalité, est la foi qu’elle «a suscitée à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé». Portrait d’un homme impressionnant, à la fois documenté et imaginatif, audacieux mais sans être irrévérencieux, «Le silence de Mahomet» donne à réfléchir en se faisant le pendant d’un temps où l’islam, tel que voulu initialement par son fondateur, est devenu presque invisible… Une position qui, justement, pourrait gêner certaines personnes prêtes à interdire ce roman. Salim Bachi s’explique dans cette interview…

Salim Bachi

« Le Prophète Mohammad est plus un homme d’avenir… »

 

F.H : Dans «Le silence de Mahomet», vous avez choisi de raconter la vie du Prophète à travers le témoignage de quatre personnes qui l’ont connu. S’agissait-il d’un souci stylistique, avant tout ? Ou bien aviez-vous fui l’idée de faire parler le Prophète lui-même, ce qui aurait été perçu comme «blasphématoire» ?

SALIM BACHI : J’aimais l’idée esthétique de l’alternance des points de vue, de la polyphonie générale du roman, un peu comme dans les Évangiles ou, plus près de nous, dans «Le bruit et la fureur» de Faulkner… Cette idée que le mystère ne peut être levé et que seul l’entrecroisement des regards, des points de vue, peut nous permettre d’accéder à un certain plan de la réalité, et de la vérité aussi. Quant à faire parler Mohammad, non je ne le voulais pas, cela aurait été une forme d’escroquerie et un piètre hommage à un homme aussi fascinant.

 F.H : Dès le début du roman, et sous la voix de Khadija, vous prenez le parti de présenter un Mohammad qui n’est pas sorti de l’illettrisme avec la révélation du Coran, mais qui était déjà bien instruit. Par quelles preuves justifiez-vous ce choix ?

S.B. : Il n’y a aucune preuve, dans un sens comme dans l’autre. La discussion est toujours ouverte, et certains historiens actuels penchent tout de même pour un Mohammad lettré. Pour ma part, il était intéressant, dans une fiction, d’aller à contre-courant de la doxa. Il me paraissait étrange qu’un caravanier aussi important que Mohammad ne connaisse pas les rudiments de l’écriture ou de la lecture…

 F.H : Dans cette version du Prophète instruit et cultivé, où réside le miracle du Coran qui passe pour être le principal, si ce n’est le seul prodige de l’apparition de l’islam ?

S.B. : Je ne vois pas en quoi le fait que Mohammad ait été ou non instruit valide ou invalide la parole coranique et son caractère divin. Je crois que ce sont deux problématiques différentes. Il faut tout de même dire, n’en déplaise à certains, que la parole de Dieu est inscrite en langue arabe, et que cette langue préexistait, et était écrite, avant la révélation. Le miracle de l’islam est surtout la foi qu’il a suscitée à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé. Que Mohammad ait su lire et écrire, ou qu’il fût illettré, ne change en rien ces faits à la fois religieux et historiques. L’islam existe bel et bien.

 F.H : Le miracle du Coran consisterait, selon certains, dans le fait que, en disant «Iqra’» à Mohammad, Dieu l’aurait instruit, aussi seraient acculés tous ceux qui prétendraient que le Coran est la parole du Prophète lui-même, un illettré ne pouvant produire une telle poésie… 

S.B. : «Iqra’» veut dire «Lis !». Si on se base sur le seul Coran, cela voudrait dire que l’homme en question savait déjà lire… Quant aux poètes, ils peuvent aussi bien être illettrés ; cela s’appelle encore «la littérature orale», ou «l’oralité»… Quant à la notion d’apprentissage, dans la même sourate, «et nous lui avons appris ce qu’il ignorait» (la traduction approximative), je ne vois pas en quoi cela concerne la lecture ou l’écriture ; le savoir divin est autre chose, et il se peut que la sourate parle de l’Homme en général…

 F.H : Le Khaled Ibn al-Walid de votre roman raconte une version de l’épisode où les hommes d’Abou Jahl ont failli attenter à la vie de Mohammad qui est différente de celle que nous connaissons et laquelle est justifiée par un verset du Coran. On ne voit donc pas de «prodige». En débarrassant l’histoire du Prophète de son côté «merveilleux», cherchiez-vous à rappeler la volonté du fondateur de l’islam, à savoir celle de ne pas être divinisé ?

S.B. : Mohammad s’est toujours défini comme un homme comme les autres, ou presque. Il s’est toujours défendu de ses détracteurs qui l’accusaient d’être un magicien ou un homme inspiré par les djinns. Et l’on veut à présent accepter une version de la vie de Mohammad où le merveilleux joue un rôle aussi important ! Soit on accepte la fable et le merveilleux, et alors on se range du côté des premiers détracteurs de l’islam, certains Qorayshites, soit on raisonne un peu et on écarte cette explication magique de la disparition de Mohammad pendant qu’il était recherché par les hommes d’Abou Jahl. Je crois que la sacralité de Mohammad, que personne ne met en doute ici, ne se manifeste pas de cette manière par des tours des passe-passe. L’homme est sacré parce qu’il a été le réceptacle de la parole divine et seulement pour cela. Tout le reste appartient à l’Histoire, ou au mythe. Je me range du côté de l’Histoire comme vous vous en doutez.

 F.H : Dans une interview parue dans la revue italienne Francofonia, vous dites : «La figure de Mahomet, telle qu’elle a été transmise au cours de l’histoire, me fascinait. J’ai voulu passer derrière le miroir.» Ce travail étant fait, qu’avez-vous découvert ? D’autres choses se sont-elles «révélées» à vous lors du processus d’écriture même ?

S.B. : Sans doute ce qui a été dit à propos de Mohammad est en grande partie inventé. Nous savons peu de choses de sa vie, en réalité. Le mythe a enveloppé l’homme. Un homme déroutant, complexe, incompris des siens à son époque et encore incompris de nos jours. C’est ce qui me fait penser que Mohammad est encore à découvrir, c’est plus un homme d’avenir en quelque sorte. Il reste le Coran où l’on peut encore lire quelque chose de l’histoire de cet homme. Beaucoup d’historiens actuels en reviennent au Coran comme source ultime de la vie de Mohammad. Il n’y a qu’à lire les livres de Youssef Seddik ou de Hichâm Djaït, dont la source principale reste le texte coranique.

 F.H : La première partie du roman, racontée par Khadija, est probablement la plus littéraire et la plus poétique des quatre. On voit donc bien l’effort de création supplémentaire que vous y avez investi, sachant que peu de choses concernant la vie du Prophète avec sa première épouse sont connues. Avez-vous donc débridé votre imaginaire ou bien posé certaines limites à la voix de Khadija ?

S.B. : Comme on ne sait pas grand-chose de cette première période de la vie de Mohammad, je me suis laissé aller à l’imaginaire pour combler les manques. J’ai imaginé la jeunesse d’un homme sensible dans un milieu qui l’était moins, d’un homme taraudé par l’idée de la finitude de l’Homme, traversé par les courants de l’Histoire. Un homme qui était à la fois un commerçant, un voyageur et un lettré, un initié si l’on veut. J’ai voulu aussi parler de l’homme d’une seule femme, Khadija, à qui il sera fidèle jusqu’à sa mort, loin des clichés que les musulmans ont en partie colportés de l’homme aux multiples épouses.

 F.H : En vous engageant dans ce projet, aviez-vous conscience des risques que cela comportait, quand on voit que certains désapprouvent, parfois violemment, votre démarche, et que votre livre est introuvable dans certains pays ?

S.B. : Oui j’en avais conscience, j’en ai toujours conscience. Mais j’ai tenté d’écrire ce roman pour faire connaître, loin des clichés actuels, l’homme Mohammad, pour le faire connaître à tous, musulmans ou non, sans jamais chercher à provoquer ou à choquer. J’ai essayé d’être honnête dans mon travail d’écrivain, c’est d’ailleurs ce que je fais toujours, et c’est pourquoi l’on m’a si souvent censuré en Algérie. Si mon travail était si malhonnête que cela, les lecteurs l’auraient rejeté d’eux-mêmes et s’en seraient détournés. Mais le fait même que mes livres atteignent leur cible, parce qu’ils ne cherchent pas à masquer la vérité, inquiète au plus haut point certaines personnes.

 F.H : Cela vous a-t-il freiné en quoi que ce soit pendant l’écriture ?

S.B. : Non, jamais. Je préfèrerais ne pas écrire plutôt que me censurer. Je n’ai jamais rien caché du monde ou de ce que j’étais, profondément, dans mes livres. Maintenant, il faut pouvoir les lire, et aussi savoir lire entre les lignes….

 F.H : En parlant de cela, pensez-vous, en tant qu’écrivain, qu’intellectuel, que tant de provocation aujourd’hui à l’égard de la religion des musulmans, au nom de l’art et de la liberté d’expression (l’épisode le plus récent étant la parution du «Joyau de Médine», le premier roman de l’Américaine Sherry Jones) soit une réponse à toute cette censure et à ce «silence» relatifs à l’islam ?

S.B. : Si l’islam avait dû se coucher à la première provocation venue, il n’existerait plus. Non, il faut penser qu’une civilisation millénaire n’a que faire de petites broutilles comme des romans, ou d’attaques sans envergure. La civilisation naît aussi de sa capacité à se critiquer elle-même et de sa capacité à accepter la critique d’autrui pour se remettre en cause et progresser. Je crois que les problèmes des musulmans sont des problèmes posés par la définition même de ce que doit être la modernité pour eux. Comment revenir au-devant de la scène mondiale, s’affirmer à nouveau en tant que grande civilisation, ouverte et tolérante, telle qu’elle le fût à de nombreuses reprises de son histoire ? À l’époque du califat d’Abd-Al-Rahman III, à Cordoue au Xe siècle, le personnage le plus important après le calife était un juif qui s’appelait Hasdaï Ibn Shaprut, et qui était l’émissaire et le médecin du calife. Al Hakam II, son successeur, un musulman, constitua la plus grande bibliothèque de l’Occident et en confia la garde à deux femmes… Alors, que se passe-t-il aujourd’hui dans certains pays musulmans ? Pourquoi ne sont-ils même plus fidèles à leur propre histoire ?

 F.H : De prime abord, en apprenant le titre de votre roman, on a l’impression que « le silence de Mahomet » renvoie à la violente actualité du moment : la fausse image de l’islam qui écrase celle qui devrait être véhiculée. N’est-il pas également question de cela dans votre livre, symboliquement, quand on sait que dans votre précédent roman, «Tuez-les tous», il s’agit du thriller intérieur d’un terroriste du 11-septembre, la veille de l’attentat ?

S.B. : Oui, c’est cela, exactement. Vous avez en partie répondu à la question. Qu’est devenu l’héritage musulman depuis quelques siècles ? Brûler des livres, tuer des innocents, c’est cela l’islam ? Je vous laisse à méditer ces quelques vers d’Ibn Hazm : «Vous pouvez bien brûler mes livres ; vous ne pourrez brûler leur contenu, bien à l’abri au fond de mon cœur. / Là où m’entraîne ma monture, il me suit, faisant halte là où j’ai fait halte, et avec moi, dans ma tombe, il sera enterré. / Cessez donc de brûler parchemins et papiers, et professez plutôt votre science afin que tous voient qui est le véritable savant. / Sinon, commencez par reprendre le chemin des bibliothèques, car combien de voiles vous faudra-t-il écarter, avant d’accéder à ce que vous désirez pour l’amour de Dieu.»

 F.H : Désormais, après ce roman d’apparence transitoire, avez-vous l’intention de retourner à Cyrtha, votre premier amour, ou bien d’aller encore un peu plus dans les «voix» de la religion ?

S.B. : Comme vous le savez bien, les transitions sont souvent les choses les plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas ; j’irai «là où m’entraîne ma monture»…

 

Propos recueillis par

F.H (pseudonyme).

* «Le silence de Mahomet» par Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 2008.

Posté par salimbachi à 10:00 - Actualité - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 mai 2009

De Kandinsky, de Juan Carlos Onetti et des aveugles...

Il y a longtemps que je n'ai posté de message sur ce blog! J'aime bien la forme syntaxique de cette première phrase... je me regarde écrire, pardon... Souvent un écrivain est d'abord quelqu'un qui se regarde écrire, comme un peintre  regarde ses gestes , ses lignes, ses couleurs se détendre sur la toile, et les étudie. A ce propos, je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir l'exposition Kandinsky qui se tient jusqu'en août au centre Georges Pompidou à Paris. C'est un mystère que la peinture de cet abstrait malgré lui, qui commença par refuser d'adhérer aux premiers mouvements de l'abstraction russe, Malévitch en tête, puis qui, peu à peu, par ses célèbres Komposition, se détourna de la figuration pour une recherche profonde des motifs universels, géométriques et intimes, qui, tenus en lévitation dans l'espace creusé par la toile, inventaient une réalité nouvelle, aussi émouvante que celle de la représentation. Il y a un appel mystique chez Kandinsky, la recherche d'une éternité retrouvée...

Compositon_8


J'avais aussi le projet de vous parler du dernier livre de Mario Vargas Llosa, Voyage vers la fiction, qui est un formidable essai analytique et biographique de la vie  et de l'oeuvre de Juan Carlos Onetti que beaucoup de lecteurs de la littérature sud-américaine persistent à négliger encore, et qui sans doute fut le plus grand avec Lézama Lima et Joao Guimaraes Rosa pour d'autres raisons. En ces temps étranges où il ne fait pas bon dire ses influences, ses admirations "exotiques", et où la préférence nationale, même en littérature, semble de rigueur pour certains écrivaillons, il est rafraîchissant de lire un essai qui rappelle une bonne fois pour toutes que la bonne, la véritable littérature, se moque des nationalismes, du pittoresque, et puise sa force, sa richesse dans la manière dont elle digère les grandes influences, en l'occurence, pour Onetti, Faulkner et Proust, qu'il tenait pour les plus grands écrivains du vingtième siècle, ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre au même degré d'excellence et de mener une vie libre de toutes entraves idéologiques ou pseudo esthétiques. Je vous avouerai que les élucubrations de certains écrivains  algériens sur la littérature qui devrait être celle de leurs contemporain me laisse de marbre. Depuis quand les aveugles se mêlent-ils de peindre ou de donner des leçons de composition si chère au grand Kandinsky?

Voyage_vers_la_fiction

 

Posté par salimbachi à 10:03 - Littérature - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 avril 2009

Il silenzio di Maometto

copertina_maometto_perweb


Chers amis et visiteurs de ce blog, je suis content de vous annoncer la parution aujourd'hui de l'édition italienne du Silence de Mahomet. La traduction est l'oeuvre de Gaia Amaducci, la jeune et dynamique fondatrice de la maison d'édition Epoché, qui se charge, en Italie, de faire connaître la littérature qui s'écrit dans les pays qui ne sont pas la France, et qui pourtant détiennent en partage la même langue, butin de guerre ou héritage de l'histoire, selon les définitions. Vous voyez comme j'évite sciemment d'accoler à littérature un certain adjectif qui m'ennuie au plus haut point.
Donc, longue vie à cette nouvelle traduction du roman de Mahomet, que l'on tente ici et là d'étouffer en le censurant; mais il est vain de vouloir taire ou masquer la vérité.  Je regrette aussi le manque de courage de certains, qui pourtant se targuent de défendre la culture en Algérie et dans le monde arabe. Je ne nomme personne, mais il se reconnaîtront. Ils sont jeunes et devraient  représenter l'espoir de nos pays, mais ils préfèrent se taire et dénigrer ce qu'ils ne comprennent pas. Comme le disait si bien Zola : "La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera" Certes, je ne suis pas Dreyfus, encore moins Zola, mais j'ai honte pour les miens qui versent de plus en plus dans l'intolérance, le racisme, ou la vanité conférée par les pouvoirs en place, et bien en place. L'histoire les jugera, et les oubliera, juste sanction.

Je suis content de vous annoncer aussi que le livre sera bientôt disponible en grec et en anglais.

Posté par salimbachi à 08:00 - Actualité - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

26 avril 2009

Love Is My Sin

Shakespeare

J'aime aller aux Bouffes du Nord, le théâtre de Peter Brook; je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, souvent parce que j'ai habité dans le coin, pas très loin du boulevard de la Chapelle où il souffle un air d'Inde ou du Pakistan. Il se peut aussi que j'aime cet étrange théâtre qui me rappelle certaines façades romaines, ocres ou rouges qui donnent cette tonalité si particulière à la Ville éternelle. Ou peut-être l'architecture ouverte de la scène, ou le souvenir de quelque représentation magistrale d'Hamlet; enfin voilà, je tiens beaucoup à fréquenter ce théâtre...

bouffesnord

Par hasard, je m'étais trouvé là à écouter quelques sonnets de Shakespeare mis en scène par Peter Brook; et je trouvais franchement que ça n'allait pas, que cela ne "sonnait" pas tout à fait juste. Je n'ai sans doute pas l'oreille musicale, et encore moins le sens de la langue anglaise, aussi je me désintéressais presque du spectacle, je m'endormais légèrement bercé par la répétitive et lassante lecture des acteurs : un homme et une femme, vieux amants qui me semblaient peu refléter la jeunesse et la fougue des poèmes de Shakespeare. Et puis, bon sang, où était donc passée la tierce personne, l'autre auquel s'adressent souvent le poète? Etrange perspective ouverte par cette adaptation où ne demeurent plus que deux voix amoureuses. Et puis finalement, ce dernier poème qui m'éveilla tout à fait et me fit prendre conscience de la signification générale de tout le spectacle. Je vous laisse en compagnie de ce dernier sonnet, traduit par Peter Brook lui-même, je crois :

A l'union de deux esprits sincères, je ne veux m'opposer.
L'amour n'est point amour s'il change quand l'autre change,
ou s'il veut s'éloigner, quand l'autre s'éloigne.
Oh, non! il est l'astre immuable
qui reste impassible dans la tempête,
l'étoile de tous les navires errants,
à la puissance inconnue bien que sa grandeur soit perçue.
L'amour n'est pas le fou du temps,
même si ses lèvres et joues rosies
par sa faux finissent fauchées.
L'amour ne s'altère pas en heures ou en semaines,
mais survit jusqu'à la pointe de la fin du temps.
      Et si ceci est faux et qu'on me le prouve,
      je n'ai jamais écrit, et personne n'a jamais aimé.

Love Is My Sin, de Peter Brook, jusqu'au 9 mai, au théâtre des Bouffes du Nord.

Posté par salimbachi à 00:09 - Théâtre - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 avril 2009

Le collier de la colombe...

Cordoue__d

" L'union est un des visages de l'amour. C'est une fortune illustre et une halte ombreuse, un cercle bienheureux et une aurore joyeuse; c'est la vie soudain neuve, l'éclat du quotidien, c'est le bonheur sans fin et une grâce immense, que Dieu nous donne. Si ce bas monde n'était une demeure d'emprunt, d'épreuves et d'incertitudes, et le Paradis seul havre des récompenses que le haïssable ne menace plus, je dirais que l'union avec l'aimé connaît cette même pureté sans trouble, cette jubilation sans mélange et sans tristesse, cet achèvement du désir et ces espérances comblées. J'ai fait l'expérience de tous les plaisirs, j'ai saisi toutes les fortunes, où qu'elles mènent. Ni les faveurs du pouvoir, ni les avantages de l'argent, ni même être quelque chose quand on n'était rien, ni le retour après l'absence, ni le salut après la peur et l'exil loin du puits de son clan, rien n'égale dans une âme l'union amoureuse, surtout quand elle est si longtemps empêchée que le feu prend, que la flamme monte et que l'espérance s'embrase. Une prairie qui s'illumine après la pluie, l'aurore d'une fleur quand les nuages nomades lèvent leur camp nocturne dans la douceur du matin, le murmure des eaux qui percent les mille couleurs des parterres, la grâce des blanches citadelles qu'assiègent de verts jardins; non, rien ne dépasse l'union avec un aimé dont la nature satisfait, dont le caractère plaît, dont les traits rivalisent avec la beauté. L'éloquence renonce à l'imiter, la clarté du discours y tourne court. Il y a là un ajournement de l'esprit, un exil de l'intelligence. J'écris:

On m'a prié de décliner mon âge
Voyant sur moi mèches et tempes blanches;
Et moi : " Une heure et pas plus n'ai vécu,
Tout bien considéré, avec raison.
- Comment? Explique-toi! En vérité
Quel redoutable historien tu fais ! "
Je dis : " Celle à qui mon coeur se suspend,
Je l'ai embrassée un jour, par surprise,
Et même si mon âge se prolonge,
A elle seule, cette petite heure
Sera le réel de ma vie. "


Ainsi parlait, écrivait, et vivait Ibn Hazm, amant, poète et historien des religions, au onzième siècle, à Cordoue, et en exil.

Ibn Hazm, De l'amour et des amants, traduit de l'arabe par Gabriel Martinez-Gros, Sindbad, la bibliothèque arabe, Paris, 1992.

Posté par salimbachi à 19:35 - Littérature - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 avril 2009

Je me souviens de Mahmoud Darwich...

darwich_original__d

Je me souviens de Mahmoud Darwich, un soir, au théâtre de l'Odéon. C'était quelques mois avant sa mort. Il était si vivant pour la poésie, ce soir-là; et il semblait que celle-ci naissait à l'instant même où il la disait. Ne retrouvait-il pas ainsi l'ancien chant des Arabes, que l'on dit souvent querelleurs mais qui furent avant tout lyriques et amateurs d'étendues, de ruines et d'amours éperdues? Darwich, ce soir-là, incarnait les ruines, les cavalcades sous la lune, l'amour en fuite de Majnoûn pour son amante, sa Layla, la Palestine. Il était ainsi, Darwich, capable d'enflammer une salle de théâtre en redonnant vie au verbe, en le faisant chair pour toucher la chair. C'est un étrange mystère que celui-ci... Souvent, je rêve, je rêve que je suis un poète qui rêve qu'il est un mendiant... Je me demande, sur le chemin, qui accueillera la parole, les mains ouvertes et le coeur vide, pour qu'elle puisse s'y enraciner. Ce soir-là, nous étions les mendiants, ou les princes, et Darwich était le fils prodigue, l'amant lyrique en quête, qui plantait dans nos coeurs les versets brûlants de sa passion.

Posté par salimbachi à 20:39 - Littérature - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 mars 2009

La lumière dans la nuit...

Lum

J'avais aimé La pensée chatoyante de Pietro Citati. Je trouvais que c'était là un livre intéressant, juste et beau sur l'Odyssée. J'en conseillerais donc la lecture à l'amoureux d'Homère et des vieux contes antiques. De la même manière, j'ai aimé lire La lumière de la nuit, cette traversée des mythes, de tous les mythes et  de toutes les religions de l'humanité; c'est vrai qu'il y en a un paquet que Citati défait avec art et malice. C'est aussi dans ce livre d'étrange facture, où les contes mènent aux contes, sorte de Mille et une nuits de la mémoire humaine, que j'ai trouvé, pour la première fois, l'affirmation que les dires de Shahrazède (Shéhérazade) avaient influencé la littérature mondiale, Proust compris. Je pense souvent que La Recherche est calquée sur le recueil des contes arabes... Non, ce n'est pas  juste un emprunt, ou une vulgaire imitation, mais souvent le Narrateur du roman proustien est comme la conteuse qui déroule au fil des nuits l'immense toile des songes. Et si le jeune Marcel attend sa mère avec tant de désir et de douleur, c'est qu'elle est chargée de la mémoire familiale et de la mémoire du monde. Un autre beau roman est plein des Nuits : c'est Le comte de Monte-Cristo, que je ne cesse de lire en avion et seulement en avion, allez savoir pourquoi, mais c'est le seul roman que je peux ouvrir pour conjurer l'angoisse d'être suspendu dans les airs... Je ne connais pas un seul livre qui soit autant un hommage sans voile ( et vive la liberté des dames) à la belle conteuse qui enchanta son roi et l'abandonna incertain et sans armes... Comme le roman de Dumas s'épuisera un jour, je me console en me disant que je pourrai toujours me munir des Mille et une nuits, qui est un livre inépuisable. Ou relire La lumière de la nuit de Pietro Citati.

 

Posté par salimbachi à 21:47 - Littérature - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 mars 2009

Un jeudi à Palerme...

Scuola_Statale_Maria_Adelaide_Palerme

Salim_Bachi

Une conférence à Palerme devant des lycéens n'est pas chose anodine. Lorsque l'une me demande timidement si je suis croyant, je réponds que j'ai la foi des bâtisseurs de cathédrales... Et je ris, comme disent les gens sérieux, je ris de ma propre réponse... Quelle doit être la foi d'un écrivain? Vous le savez-vous? Croire que la beauté  colorée du monde peut-être transcrite en caractères noirs sur une feuille blanche? Beau programme, n'est-ce pas? Ou alors se promener dans le cloître du Duomo di Monreale, longer le jardin jusqu'au bord de la mer, au loin... Admirer l'explosion de lumière sur les mosaïques byzantines, écouter les feuilles d'acanthes s'enrouler sur les fines colonnes de marbre... Ou se promener dans une église sans toiture et s'asseoir dans un jardin dévasté pour y rêver à un monde plus juste où seule la danse s'instituerait comme un culte? Faut-il vivre avec son temps et adhérer aveuglément à toutes les injonctions de ses contemporains? Ou suivre son chemin comme la fourmi rouge si chère à Kateb Yacine?

_Chapitaux

DSC01885
 

DSC01938

Posté par salimbachi à 13:11 - Promenades - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 mars 2009

Interview de Salim Bachi par Ilaria Vitali pour la revue universitaire Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102

One_Thousand_and_One_Nights17


«SHÉHÉRAZADE NE S’ARRÊTE JAMAIS»: ENTRETIEN AVEC SALIM BACHI

Par Ilaria Vitali

Ilaria Vitali: Les titres de vos romans renvoient de façon inévitable tantôt à la tradition grecque (Le Chien d’Ulysse), tantôt à la culture orientale (La Kahéna). On voit bien ici les deux pôles autour desquels vous bâtissez votre œuvre. S’agirait-il d’une tentative de confronter deux univers différents, voire «inconciliables», et de les faire fusionner?

Salim Bachi: Il ne m’a jamais semblé que ces univers étaient dissemblables. Bien au contraire, ils sont enchevêtrés. Et Le Chien d’Ulysse, comme La Kahéna, tiennent à rendre compte de cette singulière proximité des cultures classiques et orientales. La vision d’un monde «rompu», si chère à certains prophètes du choc des civilisations, n’a pas lieu d’être en histoire. Et contrairement à ce que pensent certains, l’irruption de l’Islam dans le bassin méditerranéen n’a pas irrémédiablement coupé le monde en deux parties antagonistes. La diffusion de la culture classique (grecque et latine) s’est intensifiée aux IXe et Xe siècles de notre ère, que ce soit en Iraq (période abbasside) ou en Andalousie. Plus tôt, la civilisation carthaginoise était à la fois punique et grecque. Massinissa, allié de Rome pendant les deuxième et troisième guerres puniques, voulait, en Afrique du Nord, établir un royaume grec.

I.V.: Les références aux mythes grecs (Ulysse, Orphée, Thésée etc.) sont récurrentes dans vos romans. En quoi la culture grecque ancienne a-t-elle influencé votre œuvre?

S.B.: J’ai commencé à lire, de manière sérieuse, dans l’Iliade et l’Odyssée. Mes deux influences enfantines, ou infantiles si l’on veut, furent d’un côté les mythes grecs et de l’autre Les Mille et Une Nuits: faces d’une même pièce d’argent. J’y trouvais le même merveilleux, puisque les deux œuvres m’enchantaient également. Plus tard, j’ai lu les tragiques grecs; surtout Eschyle et Sophocle.

I.V.: Dans Autoportrait avec Grenade, vous affirmez avoir découvert le charme des Mille et Une Nuits dans leurs traductions françaises, notamment celles de Galland et de Mardrus. Que représente ce livre pour vous? Y voyez-vous la représentation de l’univers oriental par excellence, ou peut-être celle de la souveraineté de la parole et du pouvoir du conteur?

S.B.: Vous venez de répondre à la question. Oui, bien sûr, l’enchantement de la parole. La construction merveilleuse de l’univers et du texte. L’enchâssement des contes jusqu’au vertige.

I.V.: Dessinée en filigrane, la figure de Shéhérazade revient constamment dans vos romans. Je pense notamment à La Kahéna, où tout commence et s’achève sur une femme, au point que l’histoire entière semble être déclinée au féminin. La génération d’écrivains-femmes de Leïla Sebbar et Assia Djebar a exploité la figure de la célèbre conteuse pour libérer les «femmes d’Alger» de «leur appartement». Votre exploitation de Shéhérazade est, me semble-t-il, tout à fait différente, et je voudrais savoir en quoi ce mythe polymorphe vous a influencé.

S.B.: Merci de relever que La Kahéna est un roman féminin. J’en suis très fier et cela n’a pas été souvent remarqué. Shéhérazade dans La Kahéna est celle qui sauve le monde de l’oubli et donc de la mort. Elle est la parole qui fait surgir les spectres qui peuplent les recoins de la grande maison algérienne. J’ai cherché à faire du lecteur une femme, une Shéhérazade en puissance. Cela m’amusait de féminiser le monde. C’est peut-être cela le plus important chez elle: elle féminise le monde. Elle le civilise par la parole. C’est la victoire du verbe sur le glaive.

I.V.: Dans la construction de votre univers fictionnel, et notamment de la ville de Cyrtha, vous vous êtes servi à plusieurs reprises de l’image du labyrinthe. Situé au carrefour de deux mondes, le labyrinthe est un lieu topique et symbolique majeur: certains y voient la représentation de la culture grecque ancienne, d’autres l’image topique du monde maghrébin. Que représente pour vous l’image du labyrinthe?

S.B.: L’artiste est le symbole de l’homme dans son labyrinthe. «Antique père, antique artisan, assiste-moi maintenant et à jamais», clame à peu de choses près Stephen Dedalus à la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme. Dédale est père de toutes les «industries», bien avant Ulysse; il est donc aussi maître d’œuvre. L’artiste est celui qui domine le labyrinthe. Il l’érige, s’y perd, et le survole. Il s’en échappe et ne se brûle pas les ailes. À travers la forêt obscure des mots, il trouve son chemin, guidé par un poète ou par son génie propre.

I.V.: Les livres sont très présents dans vos romans. Vous parsemez souvent vos ouvrages de références explicites – ou implicites – à de nombreux textes littéraires, en créant ainsi une sorte de bibliothèque personnelle, que vous aimez partager avec votre lecteur. Quels sont les écrivains – de la tradition arabe, ainsi qu’occidentale – qui figurent dans votre «bibliothèque personnelle», ceux qui ont le plus influencé votre formation et par conséquent, votre œuvre?

S.B.: J’ai, je crois, partiellement répondu à votre question. Homère, Eschyle, Les Mille et Une Nuits, Joyce, Flaubert, Shakespeare, Kateb Yacine, Faulkner etc. Je pourrais continuer encore mais cela semblerait un peu cuistre.

I.V.: De temps à autre, vous aimez vous mettre en scène vous-même dans vos romans. Je pense notamment à Autoportrait avec Grenade, où vous rencontrez vos propres personnages, ainsi que l’écrivain García Lorca. Ce procédé métafictionnel est un pur jeu stylistique, ou servirait à produire un sens ultérieur (par exemple à guider, en quelque sorte, le lecteur, et à le mettre sur la bonne route)?

S.B.: Autoportrait avec Grenade est typique de l’homme dans son labyrinthe. Submergé par la vie, par mon œuvre, je me débats au risque de l’impuissance. Le voyage, réel et imaginaire, est une solution de sortie de crise. Une position de repli. Il me fallait en quelque sorte faire le point. Je dirais que mon double fictionnel est venu me tendre la main pour me conduire à travers la selva oscura.

I.V.: Dans vos romans, vous mélangez souvent les genres littéraires, en insérant des carnets, des morceaux de journaux intimes, des chansons, des poèmes, refusant la création d’un roman linéaire. Vous attachez aussi, me semble-t-il, une grande importance à la présentation typographique de la page, en laissant des blancs, ou en séparant les parties de vos romans par des lignes horizontales (notamment quand un changement générique a lieu). S’agit-il d’un procédé qui répond à un souci esthétique, voire à une poétique subjacente à votre œuvre?

S.B.: Il s’agit en fait de polyphonie. Je cherche aussi ma voix quand je ne trouve pas la voie. Je tente d’être un peu cubiste, avec beaucoup de retard, c’est vrai. J’aurais aimé naître au début du XXe siècle, à Dublin, Malaga ou Paris…

I.V.: Votre langue littéraire est classique, très raffinée et très recherchée. Vous aimez néanmoins mélanger des termes exogènes au français standard (mots arabes, ou espagnols dans le cas d’Autoportrait avec Grenade etc.). S’agit-il de la création d’un nouvel idiolecte littéraire?

S.B.: Je n’aime pas franciser quand cela n’a pas de sens. En Espagne la Plaza n’est pas une place. Je n’aime pas lire Place d’Espagne à l’endroit de Piazza di Spagna. C’est comme ça. Je ne cherche pas non plus l’exotisme du langage pour la couleur locale. D’abord parce que je ne suis pas un polyglotte émérite et ensuite parce que cela n’est pas naturel et relève souvent d’une forme de complexe. Je suis de ceux qui préfèrent, à l’intérieur d’une langue, dévoiler une langue étrangère. C’est déjà un sacré travail!

I.V.: Quelques questions autour du paratexte de vos romans: collaborez-vous à la réalisation iconographique de la couverture? Écrivez-vous la notice bio-bibliographique?

S.B.: Je ne m’intéresse guère aux couvertures de mes livres parce qu'ils paraissent sous une couverture générique appelée la blanche chez Gallimard. J'ai choisi l'illustration de mon récit Autoportrait avec Grenade paru aux éditions du Rocher. Souvent j'écris moi-même la quatrième de couverture ou prière d'insérer.

I.V.: Les Douze contes de minuit reprend le monde fictionnel de Cyrtha. Peut-on parler d’un véritable cycle romanesque? Pensez-vous revenir sur Cyrtha et ses personnages à l’avenir?

S.B.: Oui, d'une certaine manière, puisqu'il s'agit ici d'un recueil de nouvelles et non plus d'un roman. Mais disons plutôt un cycle fictionnel avec pour centre du cercle la ville de Cyrtha. J'y pense, oui, mais je ne crois pas que cela se fera dans l'immédiat. J'ai pour l'instant une autre idée: continuer à développer mon cycle religieux entamé avec Tuez-les tous et qui s’est poursuivi avec mon dernier roman, Le silence de Mahomet. Il s'agit d'un roman, comme son titre l'indique, portant sur la vie de Mahomet. Mais une vie vue, entraperçue, à travers les confessions de quatre personnages historiques: sa première femme Khadija, son meilleur ami, le calife Abou Bakr, le premier général musulman, Khalid et enfin, sa plus jeune femme, Aïcha. Il y aura peut-être un troisième volet, sous une forme ou une autre.

I.V.: Pourquoi un roman sur Mahomet ? Pour faire une enquête sur son temps et sur les origines de l’Islam, ou peut-être pour mieux comprendre l’Islam actuel ?

S.B.: Les deux sans doute. Mais avant tout pour donner vie à un personnage que la sacralisation a figé au point de le caricaturer. Redonner vie au mythe m’intéressait par dessus tout. Je poursuis toujours les mêmes chimères, à savoir comprendre de l’intérieur les mythes qui nous constituent toujours à notre insu. Pour l’islam, la figure de Mahomet, telle qu’elle a été transmise au cours de l’histoire, me fascinait. J’ai voulu passer derrière le miroir. Bien entendu, cela peut nous aider à comprendre les enjeux contemporains, historiques et idéologiques. Mais, encore une fois, l’humanité d’un tel personnage, pourtant masqué, et pour cause, me taraudait à un point qu’il est difficile d’imaginer : j’avais besoin de le retrouver à travers la fiction, mais une fiction biographique, quasi documentaire, débarrassée de certains enjeux actuels.

I.V.: Dans Le Silence de Mahomet le lecteur perçoit d’une façon très nette le changement des voix narratives, qui implique un changement du point de vue. Quel travail avez-vous fait sur la langue pour obtenir cet effet ?

S.B.: Je me suis laissé envahir par ces voix qui m’assiégeaient. J’ai cherché à donner un rythme à chaque personnage en fonction de son caractère et du rôle historique qu’il avait joué. Dans ce cas-là, il faut comprendre l’histoire dans un sens aussi large que possible, une histoire qui englobe le mythe et la sacralité. Ainsi nous ne savons rien ou pas grand-chose de la première période de la vie de Mahomet à la Mecque. Qui était Khadija, sa première épouse ? les chroniqueurs semblent se taire par manque de connaissance ou peut-être pour masquer quelque chose. J’ai donc entièrement imaginé la vie de Mahomet avant sa première révélation. Une vie familiale et appaisée bien que taraudée par l’angoisse de la mort.

I.V.: Vous avez parfois recours à la technique de l’autocitation, ce qui crée, d’un roman à l’autre, de véritables labyrinthes narratifs où l’on peut suivre l’itinéraire d’une phrase, qui devient ainsi une sorte de refrain. Je pense par exemple aux trois constellations – Ganymède, Cassiopée, Orion – qui reviennent plusieurs fois au cours de votre œuvre, en traçant une sorte de plan céleste à suivre. Je voudrais savoir si vous vous servez de cette technique dans le but de renforcer les liens entre vos romans, qui, finalement, semblent rentrer tous dans le même univers fictionnel.

S.B.: Oui tout est lié. Les contes appellent d’autres contes. Shéhérazade ne s’arrête jamais. Le monde n’est jamais figé. La vérité est multiple. Tout est dans la relation.

I.V.: Et, dans le cas des constellations, pourquoi choisir précisément celles-là?

S.B.: Je ne les ai pas choisies; elles m’ont choisi.

352px_One_Thousand_and_One_Nights18

 



Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a passé son enfance à Annaba, dans l’Est algérien. Après un séjour d’un an à Paris en 1995, il y est revenu en 1997 pour y faire des études de lettres. Pensionnaire à l’Académie de France à Rome en 2005, il vit désormais à Paris. Aux Éditions Gallimard, il a publié quatre romans et un recueil de contes: Le Chien d’Ulysse, en 2001 (Prix Goncourt du Premier roman); La Kahéna, en 2003 (Prix Tropiques); Tuez-les tous, en 2006; Les Douze contes de Minuit, en 2007 et Le Silence de Mahomet, en 2008. Il est également l’auteur d’un récit-autofiction, Autoportrait avec Grenade, publié en 2005 à Monaco aux Éditions du Rocher.

Commencée par e-mail au printemps 2006, cette interview s’est prolongée en mars 2007, à l’Université de Bologne, lors d’un séjour en Italie de Salim Bachi. Cette interview vient de paraître dans la revue Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102

Posté par salimbachi à 08:00 - Littérature - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



Page suivante »