24 juillet 2008
McCarthy sous le signe de Proust, par Olivier Sebban
Le succès de La Route, dernier roman de Cormac McCarthy, comme la plupart des succès littéraires lorsqu’ils touchent une œuvre d’importance, repose sans doute sur un malentendu. La majorité des nouveaux lecteurs de McCarthy ont découvert son existence grâce à la très belle adaptation cinématographique des frères Cohen, de son avant-dernier roman, Non ce pays n’est pas pour le vieil homme. Convaincu d’aborder une œuvre dépouillée à l’extrême, dont la lecture paraît aisée, il est probable que l’ensemble de ces lecteurs se soient cantonnés aux deux derniers romans de cet écrivain contemporain majeur, taciturne et laconique, récemment lauréat du prix Pulitzer, fraîchement adoubé sur le divan d’Oprah Winfrey, sans explorer le reste d’une d’œuvre complexe, d’une rare beauté et d’une grande cohérence thématique.
Non, McCarthy n’est pas cet écrivain à l’écriture blanche et dépouillée que l’on nous présente comme on vendrait les mérites d’un auteur de science fiction ou de polars, saupoudré d’une pincée de Shakespeare. Il suffit de lire Suttree, ce chef-d’œuvre baroque, qu’il mit quinze ans à écrire, pour comprendre que la question du style, chez cet auteur héritier de Faulkner, de la bible et de Proust, n’a pas grand chose à voir avec la sécheresse expéditive ou la facilité.
La prose de McCarthy, âpre, lyrique, dense, elliptique, se déploie de livre en livre, métaphysique, jamais didactique, aussi puissante que celle de l’Ancien testament. Elle est rythmée par le retour incessant de la conjonction de coordination « et » dont la fréquence marque l’inexorable écoulement du temps, la conduite de la tragédie à son terme où l’accomplissement de la quête initiatique. Ces notions de quêtes initiatiques et de tragédie sont d’ailleurs inextricables chez cet auteur. Sa langue s’impose comme une célébration. Elle est l’archéologie d’une réalité aveugle et froide, dont la magnificence interroge sans cesse le sens où l’absence de sens. De la phrase émane une vérité terrible, intangible, polymorphe, un effroi aux accents conradiens, sensible dans les nombreuses descriptions de paysages.
Rien n’est figé chez cet écrivain. La révélation est sans cesse ajournée. La certitude n’aboutit qu’au massacre. Impossible de saisir ses personnages et de résumer leurs intentions. Impossible de déchiffrer avec exactitude la conscience de sujets en mutation dont le destin ne se dévoile que dans l’immanence ou la catastrophe. Pas d’introspection ou rarement, ses héros sont brièvement révélés ou trahis par leurs gestes : prosaïques et répétitifs, accomplis comme autant de rituels. Les dialogues, souvent brefs, les dévoilent autant que leurs attitudes. Ils sont littéralement mis au monde, c’est à dire jeté dans un monde dont le sens se perd et se manifeste en violence et en beauté.
La cadence et l’apparente simplicité du rythme, dont les variations entre phrases courtes et phrases longues se côtoies parfois, évoque plus particulièrement le style et le propos de l’évangile johannique. Méridien de sang, roman de l’apocalypse, en est l’exemple le plus flagrant. Bien avant la Route, ce livre dessinait déjà le monde crépusculaire autour duquel s’est bâti l’œuvre de McCarthy. Car le travail de cet écrivain hors norme, nous parle sans cesse du dévoiement du mythe, d’une mémoire délétère, récupérée par de faux prophètes. Les personnages de McCarthy se meuvent au bord de la chute. Ils recherchent les fragments d’un temps perdu que les rêves, dans leurs fulgurances, révèlent parfois, que les signes sur les roches, dessins rupestres où flèches brisées, raniment incomplètement. Si les héros de ses romans sont souvent des marginaux ou des adolescents, lecteurs attentifs d’un monde dont l’alphabet semble égaré, abscons, c’est le cas de John Grady dans De si jolis chevaux, jeune homme avide d’un univers initial et cohérent où l’animal et l’homme pratiquent la même langue, se sont également des hommes capables de réinventer une religion dépravée, privée de transcendance. Le juge Glanton, incarnation du mal dans Méridien de Sang, illustre parfaitement l’idée du faux prophète, du prédicateur de pacotille, hâbleur et charismatique. Il est d’ailleurs amusant de remarquer à quel point ce personnage ressemble au colonel Kurtz, héros la nouvelle de Conrad : Au cœur des ténèbres. Dans les romans de McCarthy, comprendre le monde, le déchiffrer, le subir et l’affronter en chemin, comme l’affrontent les personnages des romans picaresques, s’oppose aux prophéties fabriquées, destinées à instrumentaliser la réalité ou asservir l’humain.
Si la question du mal est abordée dans cette œuvre avec une rare violence, elle n’est pourtant pas opposée au bien dans un rapport manichéen. Le temps retrouvé, chez l’auteur, ne ressemble en aucun cas à un Eden perdu. Il s’agit d’une fatalité archaïque, une loi que le dur monothéisme des protestants n’égale pas en rigueur, une loi de nécessité et de mort quasiment Tolstoienne, (je pense ici aux Cosaques) acceptée comme telle dans sa beauté ou dans sa laideur. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on croise d’ailleurs quelques églises désaffectées au fils de l’œuvre.
Le monde est-il habité, l’habitons nous de nos rêves, de nos questions ? Telles sont les interrogations qui animent sans cesse les personnages des romans de McCarthy. Le juge Glanton, faux prophète de Méridien de sang, postule en faveur du néant et manipule des foules de fantômes. « Car là où il n’y a plus de Dieux, règnent les spectres », disait Novalis. A la fin de toute chose, même devant la pantomime du mal, le silence reprend ses droits. Dans son dernier roman, la Route, le père d’un jeune enfant : incarnation énigmatique du messie, le sait bien : « les sectes sanguinaires s’étaient sans doute mutuellement consumées », pense-t-il en observant le panorama d’une ville déserte et dévastée.
L’enfant, l’adolescent, le laissé pour compte, dont les sollicitations sont évidemment messianiques, n’annonce rien de plus que ce que l’art peut révéler ou retrouver, selon cette logique proustienne qui semble si chère à McCarthy. Il faut donc lire l’œuvre de cet auteur sans oublier que tout grand romancier est avant tout un grand artiste.
Olivier Sebban est écrivain, il a publié aux éditions du Seuil en 2008 un roman intitulé Amapola .
(photo d.r.)
22 juillet 2008
Un rêve dans un rêve
« Le terrible rêve est du poète anglais Wordsworth – et il se trouve dans le second livre des poèmes The Prelude, un poème autobiographique, comme dit le sous-titre. Il fut publié en 1850, l’année même de la mort du poète. Alors, on ne pensait pas, comme aujourd’hui au contraire, à un possible cataclysme cosmique qui anéantirait toute grande œuvre humaine, sinon l’entière humanité. Mais Wordsworth en eut la préoccupation et, en rêve, la vision. Voilà comment, quand il en parle, Borges l’assume et la résume : « Dans le rêve, le sable l’entoure, un Sahara de sable noir. Il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de mer. Il est au centre du désert – dans le désert on est toujours au centre – et il est obsédé par la recherche d’un moyen pour échapper au désert, quand il voit quelqu’un près de lui. Etrangement, c’est un Arabe de la tribu des Bédouins qui monte un chameau et a dans la main droite une lance. Sous le bras gauche, il a une pierre ; dans la main, une conque. « L’Arabe lui dit qu’il a la mission de sauver les arts et les sciences et lui approche la conque de l’oreille ; la conque est d’une extraordinaire beauté. Wordsworth nous dit qu’il écouta la prophétie (« dans une langue que je ne connaissais pas mais que je compris ») ; une sorte d’ode passionnée qui prophétisait que la terre était sur le point d’être détruite par le déluge que la colère de Dieu envoyait. L’Arabe lui dit que c’est vrai, que le déluge s’approche, mais qu’il a une mission : sauver l’art et les sciences. Il lui montre la pierre et, étrangement, tout en demeurant une pierre, c’est la Géométrie d’Euclide. Puis il approche de lui la conque, qui est aussi un livre : c’est celui qui lui a dit ces choses terribles. La conque est, aussi, toute la poésie du monde, y compris, pourquoi pas ? le poème de Wordsworth. Le Bédouin lui dit : « Je dois sauver ces deux choses, la pierre et la conque, des livres tous deux. » Il regarde derrière lui, et il y a un moment où Wordsworth voit le visage changer, se remplir d’horreur. Il se retourne aussi et voit une grande lumière qui a inondé la moitié du désert. Cette lumière est celle de l’eau du déluge qui est sur le point de submerger la Terre. Le Bédouin s’éloigne et Wordsworth voit qu’il est aussi Don Quichotte, que le chameau est aussi Rossinante et que, de même que la pierre est livre et la conque livre, le Bédouin est Don Quichotte et aucun des deux et les deux à la fois. » « On peut aussi noter, dans le cauchemar de Wordsworth, l’effroi pour la grande lumière qui inonde le désert : qui est dite lumière d’eau, nous savons aujourd’hui qu’elle peut être autre, puisque se superpose, pour nous, l’image de la destruction atomique à celui du déluge universel. Noter aussi : l’image de Don Quichotte qui s’éloigne invinciblement nous rappelle celle peinte par Daumier, au même moment peut-être. » Sciascia et Borges ont raison ensemble : l’humanité se meurt. Et seuls, ils ont percé le secret de Don Quichotte. Le rêve de Wordsworth est-il une invention de Borges ? Ou alors Borges est-il l’invention de Wordsworth ? Les deux questions, également, sont pertinentes pour l’écrivain des Fictions. De qui suis-je le rêve, je me demande en parcourant ces lignes du plus grand prosateur italien contemporain ? De Borges ou de tous les écrivains qui me précédèrent dans l’ordre du monde ? (photo d.r.)
Sciascia me console de la perte de Carthage, de l’aveuglement de Massinissa et de la mort de Jughurtha.Vous ne trouvez pas que j’en fais un peu trop ? Alors, rêvons avec Sciascia.
17 juillet 2008
L’homme des décombres, par Anne-Sophie Stefanini
« Un homme partit à la chasse un matin. Il ne prit rien de la journée. Le soir venu, il vit un oiseau sur une branche. Il banda son arc, visa l’oiseau, mais son geste fut interrompu par le chant de l’oiseau, un chant si beau qu’il resta cloué à l’écouter. La durée de la scène égale une minute et quelques secondes. Puis l’oiseau s’envola et le chasseur eut l’impression de se réveiller d’un très long rêve.
Ensuite il rentra chez lui et ne reconnut pas son quartier là où il y avait son quartier, ne reconnut pas sa maison là où il y avait sa maison, ne reconnut personne là où il y avait sa famille, courut vers ses amis, ne reconnut ni leurs maisons, ni leurs champs, ni leurs animaux fidèles. Et personne pour le reconnaître. On le regardait partout comme on regarde un homme de passage. (…) Un vieillard se souvint alors d’un récit de son père qui le tenait de son propre père qui avait connu le chasseur qui correspondait à ce nom et à cette description et qui était parti un matin en forêt et qui n’était plus jamais revenu.
Où est passé le temps ? se dit le chasseur. »
L’homme est un revenant. Il y a dix ans, cet homme sans nom a quitté son quartier, ses amis et la gaieté de sa jeunesse lorsqu’il fréquentait le bar dancing « Au couvent des vierges folles », composait des joutes oratoires avec ses deux meilleurs compères Mozaya et Asafo Johnson. Jadis il se réveillait sur la plage au petit matin « le corps en état de rire et d’épuisement ». Un jour le rire et la fête n’eurent plus le dessus et il fallut gagner sa vie, « sans aucun désir de vie désormais », partir travailler au nord de Gloria Grande, la Mégalopole.
L’homme est chanceux aussi. Il s'en est allé avant les troubles, la guerre, les massacres, protégé par les soldats de l’Internationale neutre quand au sud, chez lui, les appels au meurtre, les listes de suspects, séparaient les amis, les familles, entre le camp des bourreaux et celui des martyrs. Dix ans plus tard, les "coupeurs de route et de gorges" se sont reconvertis dans le maintien de la paix; les os des sacrifiés ont été recouverts d’une couche épaisse d’oubli. Ceux qui ont assisté, impuissants ou indifférents, aux massacres, s’affairent en appelant sur le pays la déesse du pardon et de la réconciliation.
« En d’autres temps, il n’y a pas si longtemps, les images en circulation étaient celles de la masse tueuse en liesse dans les rues, sur les places, tous âges, tous sexes confondus, jusque dans les églises où le sacrifice a quitté le théâtre des symboles pour faire irruption dans la comédie humaine, où l’on immolait des gens sur les prie-Dieu. Des vidéos amateurs étaient vendus aux journaux télévisés du monde entier. Des images où la chair vivante ne s’agrippait à la chair vivante que pour la réduire et la vider, la bande-son laissant échapper, aussi étrange que ça paraisse, une frénésie de coït et de rut.»
Lorsque notre homme revient, il a du mal à reconnaître son quartier et ses gens, comme si une éternité était passée. Il n’est pas de ceux qui ont dû fuir ou souffrir. Il achète des cigarettes par paquet et non au détail, porte des jeans « déchirés par la mode et non pas troués par l’usure du temps, de la poussière et des ronces ». Il est bien dans le camp des riches et des veinards, ceux qui doivent se justifier, expliquer le sens de leur retour. Ceux qui auraient tout aussi bien pu ne pas revenir.
Pourtant il n’est pas venu là pour expier la faute du spectateur impuissant ni pour pleurer sur la tombe de son ami Mozaya. Ce n’est ni un pèlerinage ni une flagellation hypocrite. Il retournera bientôt vers ce nord qui l’a accueilli. Avant il doit retrouver l’autre, le seul vrai survivant du trio de jeunesse : Asafo Johnson, qui a accompagné la Mal dans son œuvre quand l’autre avait fui depuis longtemps.
En attendant il marche, traverse un check point, pleure sur les vestiges d’un autre vie, prend une chambre à l’Hôtel Petit Pays où il se lie avec un ancien enfant soldat, Gavroche, converti dans la débrouille et le commerce de médicaments de contrebande, de talismans, de porte clefs, voire de films pornos : « Aujourd’hui on s’arrache les images de Fiona, Mafada, Gabriella, Julia, Vicencia, Adoua, pour regarder, en réunion, des corps à corps d’une autre nature, des adhésions parfaites de la chair à la chair se touchant sans se blesser, dans une verdure un peu Hollywood, un peu chewing-gum, ces images qui évoquent une communion directe du toucher sans malentendu. Et aussi bizarre que ça paraisse, il faut imaginer que Fiona, Malfada, Gabriella, Julia, Vicencia, Adoua sont certainement d’un grand secours, pour la purification du regard et de l’intelligence corporelle. Après ce qui s’est passé. »
Kossi Efoui est né au Togo. Après deux romans (La Polka 1998 et La Fabrique de cérémonies 2001) il nous revient, c’est le cas de le dire, en Solo, et nous plonge dans un pays chantier sans nom comme son héros, mais qui paraît englober les souffrances connues de l'Afrique et du Monde : les lieux où l’on tue et où l’on a été tué, parcourus par les âmes damnés et les survivants de tous les camps, par ceux « qui ont l’âme vidée de tout pardon possible, ceux à qui il ne reste dans le cœur que du souffre et dans la poche qu’un vieux procès-verbal froissé de quelque dépôt de plainte au long cours ». Il n’est pas certain que la rédemption soit au bout du chemin, mais plutôt une solitude aux parfums de mélasse, cette drogue qu’on sniffe et qui se nomme aussi « Consolation ».
Kossi Efoui, Solo d’un revenant, en librairie le 21 août 2008 aux éditions du Seuil.
(photo d.r.)
15 juillet 2008
Heures italiennes
« Voyager juste, c’est ne connaître personne dans les lieux où l’on va, ou fort peu de gens ; n’avoir ni lettre de recommandation à remettre ni rendez-vous auxquels se rendre ; n’avoir d’engagements qu’avec soi, pour voir sans hâte les choses – d’une région, d’une ville – que nous avons désiré voir et qui d’ordinaire ne sont pas légion, je parle ici pour moi. Bien sûr, les rencontres peuvent aussi servir de révélateur à ce qu’on a coutume de nommer le génie du lieu ; mais c’est à présent un peu plus rare et il vaut mieux, de toute façon, contempler un tel génie dans les choses. Il y a trente ans, je voyageais avec une grande liberté et un grand plaisir ; aujourd’hui, dans l’enchaînement des rencontres et des obligations, avec peu de liberté, et moindre plaisir.
« Le programme de ce qui est à voir, préparé avant le départ ou longuement rêvé, se trouve toujours scandaleusement tronqué ou bouleversé par les contraintes qui s’enfantent l’une l’autre, de façon imprévisible. C’est ce qui m’arrive encore lors de mon bref séjour à Madrid : par bonheur, j’y étais déjà allé. » Leonardo Sciascia confortait mon isolement. Je lisais ses Heures d’Espagne à Rome, confiné dans ma chambre : une immense pièce avec une mezzanine et un plafond en bois à caissons. Six mètres de hauteur, le tout maintenu dans une ombre propice à la lecture.
Dehors, la ville brûle en ce début de mois de juin, ou de mai, ou de juillet, je ne sais plus. Villa Médicis,seules mes lectures me retiennent et le temps n’a plus de raison d’être. Je refuse de voir les amis de mes amis, des Romains ou des Français à Rome que l’on me conseille de visiter. Je reste seul dans ma chambre dévorant des livres.
Je sors à la nuit tombée, quand la chaleur est moins écrasante, les lumières plus douces, et les rues moins encombrées. Je parcours alors les venelles assombries et éclatantes de la Ville. Une étrange lueur, appaisée et bleuie, enveloppe la pierre ocre. Je traverse seul le Corso, longe la Piazza Colonna, bifurque dans les ruelles et débouche sur une autre place.
La première fois, en plein jour, ce fut un éblouissement. L’édifice avait crevé la trame du temps, vaisseau envoyé par une civilisation lointaine et qui s’était posé sur la ville. C’est le plus beau vestige antique qu’il m’ait été donné de voir, le plus effrayant aussi. Je le trouve d’une beauté barbare, gueule noire sous le ciel. Quelque chose de sacré en émane encore. Il ne s’agit pas là du sacré baroque, chantourné, inoffensif, usé par les ans. Rien à voir, non. Ce témoin surgi du passé le plus violent écrase le quartier comme l’éléphant les soldats à ses pieds. Du sang suinte de ses murs, le sang des holocaustes.
Sur la Piazza della Rotonda, la fontaine de Giacomo Della Porta se dresse au milieu de sa vasque. De la lumière vibre dans l’eau électrique, grimpe à l’assaut des gargouilles vomissantes. Dans les encoignures, sous le rictus des dieux, grouillent des cafards. Enormes, ils luisent de mille feux noirs. Un instant, je pense aux touristes qui plongent les mains dans cette eau pour se rafraîchir. Sinon, je trouve que les bêtes ne déparent pas les lieux, au contraire. Tout s’accorde avec le Panthéon édifié par Hadrien.
Leonardo Sciascia, Heures d'Espagne, fayard, 1992.
(photo. d.r)
10 juillet 2008
Le rêve de Jugurtha
Jugurtha s’empara de Cirta en 112. Le petit-fils de Massinissa, lassé peut-être de la présence romaine, massacra tous les marchands italiens établis dans la ville. Il avait auparavant assassiné ses deux cousins, les héritiers du trône de Numidie.
« Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d’une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l’habitude de sa race, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l’emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui. » L’enfance d’un chef !
Salluste exaltait Jugurtha pour mieux souligner par la suite la vaillance romaine et la justesse de son combat contre un ennemi aussi redoutable. Et aussi beau. Sur les pièces de monnaie à l’effigie Jugurtha, on peut effectivement voir un profil grec, proche de celui d’Alexandre, ou des canons de la beauté classique. le portrait est sans doute idéalisé : Jugurtha tenait à souligner ainsi sa filiation culturelle et intellectuelle avec la sphère hellénistique. Une des raisons du rejet de Rome, s’il est avéré, fut peut-être dans cette identification avec la grande Grèce, elle-même vaincue, comme on l’a vu, par les armées romaines.
Salluste explique l’illégitimité de la prise de pouvoir de Jugurtha en arguant que son père, Mastanabal, serait né d’une concubine de Massinissa et ne pouvait prétendre au trône, n’étant pas de sang royal. Quand on songe à la manière dont Massinissa a conquis le royaume de Numidie, cela peut prêter à rire.
Il est probable aussi que Jugurtha fut écarté de la succession de Massinissa parce que son père, mort de maladie selon Salluste, n’avait pas régné. Miscipsa, son frère, monta sur le trône de Numidie : ses deux fils, Adherbal et Hiempsal, lui succédèrent.
Pour les nationalistes maghrebins, Jugurtha servit d’exemple au cours de leur lutte contre le colonialisme français. Ils avaient sans doute raison de se référer à ce mythe pour initier leur combat. En revanche, ils se trompaient en y projetant leurs propres préoccupations. La geste de Jugurtha ne fut pas une guerre contre l’impérialisme romain, même si elle en emprunta la voie par moments. Et Jugurtha n’avait pas non plus en tête la construction d’une nation algérienne, ou africaine. Ce fut avant tout un combat pour le pouvoir et son extension au domaine numide, avec une référence au royaume hellinistique de son grand-père ; ce fut surtout une bataille acharnée pour sa survie quand les Romains s’en prirent à lui.
Toujours selon Salluste, Jugurtha, dans sa jeunesse, participa au siège de Numance sous le commandement de Scipion Emilien, où il s’illustra : « Jugurtha, était naturellement actif et vif. Sitôt qu’il eut compris la nature et le caractère de Scipion, général en chef de l’armée romaine, et la tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle réputation, qu’il conquit l’affection des Romains, et terrifia les Numantins. Et vraiment, il avait résolu le problème d’être à la fois intrépide au combat et sage dans le conseil, problème difficile, l’un de ses mérites faisait dégénérer la prudence en timidité, comme l’autre, le courage en témérité. Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d’affection à un homme qui jamais n’échouait dans ses projets ni dans ses entreprises. A ces qualités s’ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé, entre beaucoup de romains et lui, d’étroits liens d’amitié. »
Ecce Homo A la mort de Miscipsa, Jugurtha, se jugeant apte à gouverner, assassine Hiempsal. Cette histoire de concubine de Massinissa ne l’avait pas plus convaincu que nous. Il était plus âgé que ses cousins, et plus aguerri aussi, le royaume lui revenait, et cela les Romains le comprenaient très bien. Adherbal fuit à Rome et pleurniche devant le Sénat. Une ambassade romaine est envoyée à la demande de Jugurtha, qui tient à s’expliquer devant ses amis romains. Il achète les diplomates consulaires en question et tout est réglé. Un arbitrage est trouvé : le royaume partagé entre Jugurtha et Adherbal. Jugurtha envahit le royaume de son cousin, l’assiège à Cirta et le massacre lui et ses alliés romains. Poussée par les Chevaliers, le Sénat désigne des consuls pour les provinces africaines et s’apprête à les envoyer faire la guerre. Jugurtha prend peur et s’en va à Rome faire allégeance et plaider sa cause. Salluste le soupçonne d’avoir acheté sur place des sénateurs. Et de s’être tu devant le Sénat par calcul politique. L’accusation de corruption ne tient pas en l’occurrence. On sait bien qu’à Rome, une oligarchie, il ne faut pas l’oublier, rien ne se faisait sans des appuis politiques, et ceux-ci se monnayaient. On n’imagine pas non plus un étranger, fût-il roi, prendre la parole en plein Sénat romain. Il n’est pas sûr non plus que les Romains éprouvèrent une pitié immense pour les descendants de Massinissa au point de faire la guerre à Jugurtha. Reste le massacre des Italiens de Cirta. Salluste seul avance ce fait. C’est donc à prendre ou à laisser, et beaucoup d’historiens prirent. En vérité, Salluste, fils de plébéiens et lui-même tribun, voulait cacher les véritables motifs de la campagne contre Jugurtha. Il l’accusa de corruption pour mieux masquer les intérêts de sa caste, qui tendait à une guerre de conquête, la première menée au nom de la plèbe et de son ordre, les chevaliers. Salluste fut par la suite nommé par Jules César gouverneur de l’ancien royaume de Juba, soit gouverneur de la Numidie de Massinissa et de Jugurtha. Pour mes amis lecteurs, Juba fut le client et l’ami de Pompée, ennemi de Jules César. Ce dernier, victorieux de son adversaire, emprisonna Juba et le déporta à Rome où il mourut. Pendant l’année et demie de son mandat, Salluste pilla tant et si bien ses administrés qu’il fut accusé, à son retour à Rome, de concussion. D’après François Richard, traducteur et préfacier de la Guerre de Jugurtha, il ne dut son salut qu’en versant 1.200.000 cesterses à César. Le bougre connaissait ses classiques. Devant ces faits, le moins est de nuancer les assertions de Salluste. L’erreur de Jugurtha est de n’avoir pas compris que les équilibres politiques romains avaient changé. Si la révolution des Gracques avait en apparence échoué, dans les faits, la plèbe, en s’appuyant sur l’ordre équestre, avait pris le pouvoir et ne demandait plus qu’à conquérir de nouvelles terres pour le consolider et s’enrichir à l’égal de la noblesse. Jugurtha en était resté lui à la Rome de son grand-père, Massinissa, où les alliances se faisaient avec les sénateurs, dont la puissance était alors à son apogée. Il n’avait pas su anticiper sur les changements introduits par les Gracques. L’eût-il voulu, il ne l’aurait pu. Internet n’existait pas encore ; l’information ne circulait pas aux marges de ce futur empire. Metellus fut chargé de la guerre contre Jugurtha. Mais ne faisant pas montre de beaucoup d’enthousiasme, c’est son subordonné Marius qui, après une campagne démagogique à Rome, fut chargé par la plèbe de conquérir la Numidie, contre l’avis du Sénat qui voyait son pouvoir lui échapper. En 106, Cirta fut prise par les Romains. En 105, Jugurtha, trahi par son beau-père Bocchus, tomba entre les mains du questeur de Marius, Sylla. Salluste, La guerre de Jugurtha, Garnier-Flammarion. (photo d.r)
08 juillet 2008
Valse avec le diable
Valse avec Bachir, le film d'Ari Folman est une oeuvre ambitieuse à double titre. C'est d'abord un documentaire sur le massacre de Sabra et Chatila, tel qu'il a été vécu par le soldat Folman, engagé à vingt ans dans l'armée israélienne; et c'est aussi, un film d'animation qui débute par la charge violente d'une meute de chiens enragés. Ce cauchemar récurrent qui hante l'un des amis d'Ari va pousser ce dernier à s'interroger sur son propre passé et sur son rôle pendant le massacre de Sabra et Chatila. Le film, et c'est sa grande réussite, épouse lentement les tourments du héros principal, frappé d'amnésie, qui, avec une volonté inlassable, enquête sur sa jeunesse pendant l'invasion du Liban en 1982.
A travers les témoignages de ses amis, Ari Folman recrée la guerre telle qu'il l'a vécue, avec son cortège d'horreurs, sa part absurde, son ridicule, et toute l'exaltation d'une jeunesse israélienne lancée sur le Liban comme sur un immense terrain de jeu. Mais le jeu a vite fait de tourner au tragique, et le rêve se mue en horrible cauchemar, dont le point culminant est le massacre des Palestiniens de Sabra et Chatila, ordonné et exécuté par les milices chrétiennes libanaises et couvert par la hiérarchie militaire israélienne. Sur ces faits, Ari Folman est d'une clarté qui ne souffre aucune ambiguïté; pour lui, Ariel Sharon savait que le massacre avait lieu et n'a rien fait pour l'empêcher, bien au contraire, et le film va encore plus loin, l'armée israélienne aurait aidé les miliciens chrétiens en illuminant le camp la nuit avec des fusées éclairantes.
Au-delà de la dimension historique et personnelle du film, nous avons affaire ici à un remarquable objet esthétique qui, plus que Persepolis (avec lequel il diffère quant au sujet et à la méthode), n'est pas sans rappeler Le tombeau des lucioles d'Isao Takahata. Mais, à l'inverse de ces deux oeuvres, et devant l'horreur, le film d'animation de Folman cède la place aux images d'archives comme pour dire que l'art doit s'effacer devant l'indicible et le monstrueux. Il faut saluer ici le courage et l'engagement d'un cinéaste qui n'hésite pas à éclairer la part obscure de son pays.
Valse avec Bachir, un film d'Ari Folman, actuellement en salles en France.
03 juillet 2008
De l'art difficile d'être un tueur, par Anne-Sophie Stefanini
« Ainsi tout en dépeçant le corps de mon meilleur ami, dans la baignoire de son appartement, je ne cessai de revenir sur certains épisodes de ma vie. De façon désordonnée m’apparaissaient différents souvenirs, tous avaient en commun d’être des déconvenues ou bien des faits anodins que j’amplifiais. Mais ce n’était pas tant le souvenir de mes échecs qui me tourmentait, que la fréquence avec laquelle ils se manifestaient. Combien de fois ces derniers jours, mais surtout ces dernières heures, il m’était arrivé de ressasser un épisode où je n’avais guère le beau rôle ? Mais pour autant, je continuais encore et encore à y faire référence. La mémoire, certes, est sélective, disons, nous la rendons sélective, puisque c’était avec une délectation toute perverse que je recherchais ces échecs dans les recoins de ma mémoire. »
El Hadj est le fils du grand Keita et d’une mère très pieuse qui l’affubla de ce sacré prénom, espérant peut-être que son fils partagerait sa foi. El Hadj grandit à la Cité de la Muette, une cité mausolée, un lieu de mort sans mémoire. A 12 ans, orphelin, seul rescapé de l’incendie de son appartement, le petit pèlerin est recueilli par Moussa Kouyaté, le grand parrain de la cité. Par un de ses tours du destin, El Hadj devint son fils adoptif et son disciple, et plus tard son chauffeur, son homme à tout faire et son confident.
El Hadj devient un observateur du crime, un complice et un tueur. Lorsque le parrain meurt, l’équilibre des forces est bouleversé. Les héritiers se font la guerre et El Hadj doit repenser sa place dans ce dispositif mafieux dont il n’est qu’une pièce rapportée. Il doit choisir, prendre parti, trancher, réfléchir et c’est tout l’enjeu crucial de ce roman où l’homme est confronté à ses actes. El Hadj n’a jamais connu les garde-à-vue. Il n’a pas gaspillé sa jeunesse en longues années de prison. Il est sorti de la cité et vit dans un appartement surplombant le canal de l’Ourcq. Et lorsque sa copine Julia vient le surprendre dans sa tanière, ils regardent ensemble West Side Story ou Tous en scène de Vincente Minnelli.
Pour ses comparses, élevés de père en fils dans le crime et l’argent facile, El Hadj est différent, une sorte de privilégié qui aurait gagné ses galons de lieutenant par piston et malice, en sautant les étapes initiatiques du parfait voyou… Lorsque meurt son protecteur et maître, El Hadj sent bien que les rancœurs rentrées, les jalousies tues vont se réveiller et lui coûter la peau. Il pourrait fuir, disparaître dans une de ses affaires en Espagne, où il a investi l’argent mal acquis, et prendre avec lui la jolie Julia qui n’attend que ça, une retraite dorée et courte car les parrains de cinéma n’aiment guère qu’on leur fausse compagnie sans prévenir. Ou alors se battre, renverser les alliances, déjouer les complots, trahir et au final marchander sa vie et sa victoire contre quelques sacrifices. Tuer son meilleur ami et le découper dans sa baignoire n’est peut-être pas le plus grand d’entre eux… Mais avant cet acte sacrificiel ultime, El Hadj se promène de Paris à la cité, fait peur à de petites canailles pour le compte de plus grosses, rend visite à son ami Tété qui tourne des pornos chics dans son appartement et laisse son passé lui revenir au compte goutte.
Le roman possède un rythme délicat, lent, laissant de larges marges blanches comme autant de pauses et de silences où les émotions et les doutes se devinent, comme si l’auteur avait senti qu’avec un sujet si lourd, il fallait distiller un peu de légèreté et d’élégance. A la rentrée les critiques parleront peut-être d’un roman de banlieue réussi, à mi-chemin entre Soprano et American Gangster. Mamadou Mahmoud N’Dongo, l’auteur, fait mieux encore : il monte une tragédie en six actes où l’homme, le verbe et les compromis sont les acteurs d’un jeu injuste et grave.
Mamadou Mahmoud N’Dongo, El Hadj, éditions Le serpent à plumes, à paraître le 25 août 2008.
30 juin 2008
Edward W. Said : leçons d'exils
Si le silence est éloquent, celui qui a accueilli Edward W. Said en France et dans le monde arabe l’est à plus d’un titre. Intellectuel cosmopolite, Palestinien et Américain, ne cherchant jamais à échapper à aucune de ces appartenances, et ne leur étant jamais assujetti, Edward W. Said peut être défini comme un homme libre, un homme de ce monde, conscient des enjeux de pouvoir, et en lutte contre eux. Ainsi sa première tâche aura été de critiquer l’Occidentalisme – plus que l’Occident –, à travers ses diverses représentations artistiques et idéologiques. De cette manière furent passées à la moulinette de son esprit critique des écrivains importants comme Albert Camus ou, plus proches de nous, comme V.S Naipaul.
Concernant Camus, la critique, peut-être injuste, s’adresse in fine plus aux positions de celui-ci pendant la guerre d’Algérie qu’à son travail d’écrivain. Said étudie L’Etranger et La Peste en fonction de l’absence d’Algériens ou de leur position marginale ou subalterne dans ces deux œuvres romanesques. En apparence, Said semble se fonder sur le refus de Camus de prendre position pendant la guerre d’Algérie pour étendre sa critique et rejeter Camus dans le camp des écrivains colonialistes. Pour une vision plus nuancée de l’œuvre camusienne, sans doute eût-il fallu que Said étudiât Le premier homme, roman inachevé et posthume qui n’avait pas paru au moment où Said prenait Camus comme un des paradigmes de sa démonstration. Mais il est vrai, Camus n’a jamais versé dans la critique radicale du colonialisme et n’est jamais allé aussi loin que Fanon, autre figure d’importance pour Said avec Césaire, nous verrons bientôt pourquoi.
Pourtant il ne fait aucun doute pour Said que Camus a failli à sa mission d’intellectuel, bonne conscience occidentale de surcroît, et serait même resté en-deçà des positions d’E.M. Forster quant à l’Inde et sa colonisation – position à mi-chemin, dite esthétisante – ou, encore plus loin et plus emblématique, à celle de Conrad, auteur de référence et de révérence pour Said. Ainsi Le cœur des ténèbres, œuvre majeure de Conrad, opère un tel renversement des valeurs occidentales du XIXème siècle par sa critique de l’aventure coloniale – critique ambiguë certes – qu’elle échappe au schématisme camusien et dépasse de loin celle d’un écrivain comme E.M. Forster.
Chez Conrad, à l’inverse de Camus, la rencontre avec l’Autre a bien eu lieu, même si elle est teintée d’incompréhension. Conjonction inimaginable pour Camus dans ses premières œuvres, ou, plutôt, chargée de tels stéréotypes qu’elle n’a en définitive pas lieu. Said affirme que la modernité esthétique occidentale est le produit de cette rencontre à « mi-chemin » avec l’Autre, colonisé ou sauvage selon les critères du XIXème siècle, éloignée autant que possible des clichés racistes de l’Arabe fourbe et du Noir fainéant. Mais Said n’est pas sa propre dupe et sait que la grande force de Conrad est due surtout à sa qualité d’écrivain et d’observateur « décentré » – Conrad est polonais avant d’être sujet britannique – de la réalité coloniale anglaise. Peut-on en dire autant de Camus, acteur même, souvent à son corps défendant, de l’empire français ? Il serait bon aussi de rappeler à ce sujet que Conrad est un artiste autrement plus puissant que Forster et Camus réunis. En somme, l’idéologie d’un artiste ne peut rien contre les ressources cachées de son art, et s’efface même derrière leur mise en œuvre, nous suggère Said, qui atteint là une des limites de sa critique, limite dont il est tout à fait conscient.
De même, Herman Melville, autre référence majeure pour Said, transcende et dépasse sa vision de la vocation impériale de l’Amérique par l’ampleur même de son projet romanesque. Si Moby Dick est la proposition littéraire d’une nation en marche vers sa grandeur future, il contient un tel réservoir d’ironie qu’il conduit à la négation même de cette première et impériale affirmation. A cet égard, la quête du capitaine Achab, toute rimbaldienne qu’elle soit, est vouée à l’échec. Achab est à la fois Prométhée voleur de feu et Faust jeté aux enfers.
L’un des articles les plus intéressants des Réflexions sur l’exil, « La politique du savoir », est un de ces renversements ironiques observés par Said tout au long de sa carrière. Au cours d’une de ces conférences, une universitaire noire lui oppose comme critique ultime l’absence dans son exposé d’exemples de femmes écrivains ou d’écrivains africains vivants. En manière de défense, Said prendra exemple sur Fanon et Césaire, l’un pour sa critique du nationalisme comme fin en soi, voire comme fin de l’Histoire pour les pays postcoloniaux, l’autre pour sa marche vers un avenir commun et universel :
« Fanon évoque en termes cinglants les abus du parti nationaliste post-indépendance, par exemple le culte du Grand Manitou (le leader absolu), ou la centralisation de la capitale, qui selon Fanon doit à tout prix être désacralisée, ou, plus importants, les détournements de bon sens et de participation populaire opérés par des bureaucrates, des experts techniques et des individus jargonnant, passés maîtres dans l’art de noyer le poisson. Bien avant V.S. Naipaul, Fanon argumenta contre la politique de mimétisme et de séparatisme qui produisit les Mobutu, Idi Amin et Saddam, et contre les loufoqueries et pathologies du pouvoir qui ont fait naître des Etats tyranniques et des gardes prétoriennes tout en enrayant les libertés démocratiques dans de si nombreux pays du Tiers Monde. »
Et Said d’ajouter :
« Fanon a également prédit la dépendance persistante de multiples philosophies et gouvernements postcoloniaux qui, prêchant tous la souveraineté du peuple nouvellement indépendant de tel ou tel Etat du Tiers Monde, et ayant échoué à assurer la transition du nationalisme à la vraie libération, se retrouvent en fait condamnés à pratiquer la politique, et l’économie, d’une nouvelle oppression, aussi pernicieuse que la précédente. »
Pour paraphraser à la fois Fanon et Said, le nationalisme ne constitue pas une réponse ultime et encore moins un avenir pour les pays décolonisés. Il suffit pour cela d’observer les faillites en série dans le monde arabe, de l’Algérie au Liban, en passant par l’Irak ou les pétromonarchies dont la bouffonnerie n’a d’égale que l’hypocrisie vertueuse. L’afrocentrisme, l’islamocentrisme, ne sauraient être la panacée universelle même si, dans un premier temps, elles ont constitué une avancée dans l’affirmation du droit à exister des peuples subjugués. A présent que ces nations existent, pour le meilleur et pour le pire, l’option fermée et autoréférentielle est une hérésie aussi folle et dangereuse que l’ethnocentrisme européen l’a été pendant son « âge d’or » colonial. Pour Said, parler encore de négritude ou d’arabisme comme état ultime et parachevé des sociétés indépendantes est faux en regard de l’histoire et périlleux pour l’avenir de ces nations.
« Après avoir assumé la négritude dans les premières parties de Cahier d’un retour, Aimé Césaire affirme sa vision de l’intégration dans ce passage décisif de son poème : « aucune race n’a le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force, et il est place pour tous au rendez-vous de la victoire. »
Ce rendez-vous de la victoire est sans doute la phrase la plus citée par Said pour définir l’avenir même des sociétés postcoloniales. A la fois affirmation d’une singularité, d’une fierté, et rendez-vous universel de tous les hommes. Beau programme, toujours à conquérir, plus que jamais d’actualité si l’on songe aux flambées ultranationalistes ou essentialistes au sein même de la constellation des indépendances. Il n’y a qu’à observer les violences en Algérie, au Zimbabwe, et en Afrique du Sud en particulier, dans une grande partie de l’Afrique et du monde arabe en général.
Quant à la politique culturelle et scientifique des pays postcoloniaux, et en réponse à l’universitaire féministe et afrocentriste, Said est tout aussi cinglant :
« Sans ce concept de « place pour tous au rendez-vous de la victoire », on est condamné à un appauvrissement de la politique du savoir, qui se base alors seulement sur l’affirmation et la réaffirmation de l’identité, en une alternance définitivement inintéressante de présence et d’absence. Si l’on est faible, affirmer son identité juste pour le plaisir, ce n’est pas grand-chose d’autre que dire que l’on demande une forme d’attention accordée facilement, et de manière superficielle, semblable à celle que l’on accorde à un individu dans une pièce bondée lors d’un appel. Ayant obtenu cette reconnaissance, le sujet doit rester assis là, en silence, alors que la procédure se poursuit comme s’il était absent. Et, d’un autre côté, bien que le puissant soit reconnu par la force pure de la présence, il doit se soumettre à la logique du remplacement dès qu’émerge une personne tout aussi puissante, voire plus. »
Et Said, étendant cette définition aux œuvres littéraires, conclut son article :
« Je prends le risque de simplifier les choses à outrance, mais je pense qu’il est probablement correct de dire que finalement l’identité de celui qui a écrit ceci ou cela compte peu, ce qui importe c’est plutôt la manière dont un livre est écrit, et la manière dont il est lu. L’idée que parce que Platon et Aristote sont des hommes, et issus d’une société basée sur l’esclavage, ils ne devraient pas recevoir l’attention contemporaine, est une idée aussi limitée que celle qui suggère que seule leur œuvre, parce qu’elle s’adressait aux élites, et traitait des élites, devrait être lue aujourd’hui. Marginalité et apatridie ne doivent pas, selon moi, faire l’objet d’une glorification, elles doivent prendre fin, de notre fait, pour que davantage de gens, et non pas moins, puissent jouir des bienfaits de ce qui a, depuis des siècles, été refusé aux victimes des notions de race, de classe ou de genre. »
27 juin 2008
Cossery l'Egyptien
Je me souviens de sa silhouette, fine, élégante, assise sur une chaise, rue de Bourbon le Château, au Chai de l'Abbaye. Vous savez, ce beau café où venaient s'asseoir les artistes et où ne demeurent plus que les marchands du Temple. D'ailleurs Albert Cossery ne s'y hasardait plus; sans doute préférait-il le Flore parce que ce dernier lieu appartenait à Saint-Germain des Près en dépit de toutes les transformations qui ont enlaidi le dernier quartier de la bohème parisienne. Non, Albert Cossery n'est plus et le monde qu'il a quitté nous a quitté aussi. On raconte aussi qu'Albert Cossery l'Egyptien ne parlait plus : ce sont bien entendu des légendes que l'on a de tous temps colportées sur les écrivains. Un écrivain a beau hurler, on ne l'entendra pas; et je pense que Cossery que l'on n'avait pas lu, que l'on traîtait de fainéant, ne souhaitait plus proférer la moindre parole pour donner raison aux imbéciles qui eux travaillent, bavassent, et ne se trompent jamais. On dit aussi qu'on le voyait souvent au bras d'une jeune femme; c'est faux! Ce sont les jeunes filles en fleur qui lui faisait de l'ombre. Quand j'étais enfant, ou tout jeune homme, ce qui est égal, j'avais lu Mendiants et orgueilleux, ce livre redoutable de simplicité où la vie se révélait à moi à travers les vapeurs du haschich, la vie commune et simple d'un quartier du Caire où se débrouillait une humanité dont on a plus idée en France. Dommage.. je ne fume plus de haschich, et j'ai donc perdu le contact avec les hommes simples de ce monde; les hommes qui fumaient en artistes et vivaient en artistes. Parfois, dans les rues de certaines villes d'Europe, on rencontre des gamins qui, pour se donner un genre, s'abrutissent en inhalant du shit; ils feraient mieux de lire Cossery, alors peut-être la poudre si chère à Kateb Yacine leur donnera un peu d'intelligence.
25 juin 2008
James Joyce: un romain malgré lui
Qui parle ainsi, par-delà les ans, il y a un siècle maintenant ? En 1906, James Joyce écrit de Rome à son frère Stanislaus resté à Dublin. Il le conjure même de l’aider : « Peux-tu m’indiquer une cure contre les rêves ? Je suis tourmenté toutes les nuits par des rêves horribles et terrifiants : morts, cadavres, assassinats dans lesquels je joue un rôle péniblement important ». James Joyce demeure Via Frattina avec Nora et Giorgio. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas heureux dans la Ville éternelle. « J’avoue que cette ville me dépasse. Si quelqu’un te demande si Rome me plaît, dis-lui que je trouve que c’est la plus idiote de putain de ville dans laquelle j’ai vécu. Le pays m’irrite au-delà de toute mesure : peut-être devrais-je dire seulement cette ville. Mais le mode de vie est probablement le même partout. Naturellement, ton vieil ami verbeux H.J. et autres respectables se plaisent à écrire sur l’Italie, les Italiens et les subtils Romains. J’ai vu maintenant beaucoup de Romains et si on te demande ce que je pense d’eux tu peux dire qu’autant que je sache leur principale préoccupation dans la vie est l’état ( à en juger par leurs paroles ) délabré, enflé, etc. de leurs coglioni et leur passe-temps et amusement principaux les gaz qu’ils lâchent vers l’arrière. » Jetons un coup d’œil « vers l’ arrière ». Le 9 octobre 1904, James Joyce et sa compagne Nora quittent Dublin pour ne plus y revenir, sinon par intermittences. Le 20 octobre, ils arrivent à Trieste pour repartir très vite à Pola où James Joyce a obtenu un poste d’enseignant à l’école Berlitz. Ainsi commence une aventure qui amènera James Joyce à vivre pendant plus de dix ans dans une sphère culturelle italienne. Alessandro Francini, un ami de Pola, dit de Joyce à cette époque : « il était de constitution fragile et hystérique, suspendu par gravitation naturelle entre la boue où il se vautre et un intellectualisme raffiné qui atteint les limites de l’ascétisme. Il admet sans hésitation la coexistence du lapin et de l’aigle, du soleil et du fumier ». En mars 1905, James Joyce repart pour Trieste. C’est un éblouissement. Son art, selon son biographe Richard Ellmann, fait pour le moment de quelques nouvelles et d’un roman, Stephen le Héros, se transforme au contact de cette ville et du monde méditerranéen. Il devient plus subtil et plus raffiné. Stephen le Héros donnera par la suite Le portrait d’un artiste en jeune homme, et les quelques nouvelles naturalistes d’un écrivain débutant le recueil Dublinois, où émerge, avec Les Morts, une autre orientation, cette fois plus imaginative, plus cérébrale aussi. à Trieste, Joyce devient père pour la première fois. Pourtant tout se gâte et l’écrivain, désargenté, est contraint de quitter Trieste. Il trouve un emploi dans une banque à Rome où il s’installe avec sa femme et son fils, Giorgio. Toujours selon Richard Ellmann, la réaction de James Joyce devant Rome fut violente, inattendue. Il est littéralement effrayé par le Tibre, et ne détecte dans la ville ancienne que la présence de la mort. Ses attaques contre la cité deviennent de plus en plus virulentes, étayées par de continuels soucis financiers et domestiques. « Il rejetait sur Rome non seulement son insécurité matérielle, mais son incapacité d’écrire. » Il faut ajouter que son recueil de nouvelles se heurte au refus des imprimeurs, qui ne veulent pas du livre. Ils lui reprochent sa crudité et sans doute ses attaques à peine voilées contre la monarchie anglaise. James Joyce n’aura de cesse, pendant dix années, de parvenir à le publier. Pourtant c’est à Rome que Dublinois prend sa forme définitive par l’adjonction de sa nouvelle La grâce et la conception des Morts, la dernier et plus ample récit du recueil. Il est intéressant de noter que La grâce, tout en relatant les déboires d’un ivrogne à Dublin, est un récit en trois parties, calqué sur le schéma de la Divine Comédie, avec son enfer, son purgatoire et son paradis. A Rome encore, il pense à une histoire courte qu’il veut intituler Ulysse et qui dans sa première conception doit dépeindre sur un mode burlesque la déambulation erratique d’un Juif, Alfred Hunter, dans Dublin. C’est comme si la ville, démultipliant les strates historiques, les superposant, déteignait sur l’esprit de Joyce, lui indiquant presque le chemin à parcourir pour accomplir sa propre création. Cette ville complexe, mêlant l’ancien et le moderne, l’antique et le contemporain, apposait son sceau incandescent sur l’imaginaire joycien. C’est Rome, la première, qui donna à Joyce la préfiguration de ce que pourrait être son œuvre. S’il écrit très peu à Rome, il lit en revanche beaucoup. Richard Ellmann dit de lui « que tout l’idiome du roman du XXème siècle était fixé dans (son) esprit (…) en 1906 ». James Joyce quitte Rome en février 1906. Il n’y reviendra plus jamais. Il vivra jusqu’à la veille de la grande guerre à Trieste, où il composera Le portrait de l’artiste en jeune homme et les premiers épisodes d’Ulysse. (photo d.r.)
« Je dois être très insensible. Hier je suis allé voir le Forum. Je me suis assis sur un banc de pierre surplombant les ruines. Le temps était chaud et ensoleillé. Voitures pleines de touristes, vendeurs de cartes postales, de médailles, de photographies. J’étais si ému que je me suis presque endormi et ai dû me lever brusquement. J’ai regardé le banc de pierre d’un air lugubre mais il était trop dur et l’herbe du Colisée trop lointaine. Alors je suis rentré tristement. Rome évoque pour moi un homme qui gagne sa vie en montrant aux touristes le cadavre de sa grand-mère. »








