08 juin 2009
Etreintes brisées d'Almodovar...
Etreintes brisées de Pedro Almodovar veut d'être vu non pas parce qu'il brasse les références au cinéma, le sien à travers la recréation de Femmes au bord de la crise de nerfs, ou celui du Voyage en Italie de Rossellini. Il vaut surtour par l'histoire simple et tragique qu'il raconte. Un metteur en scène, Mateo, tombe amoureux de la femme d'un autre, Lena, qui est aussi son actrice et par conséquent sa muse. Toutes les complications autour de cette histoire simple viennent surtout parasiter l'essentiel. C'est comme si Almodovar refusait de dérouler son film sans passer par les filtres, les dédoublements, les fausses pistes comme autant de tics et de clichés qui ont fait sa gloire et dont il peine à se débarrasser. C'est sans doute la faiblesse du film qui tient surtout par la grâce de Penelope Cruz, dont le talent n'a jamais été aussi éclatant et qui sans elle aurait pu sombrer dans un magma d'autocitations et de labyrinthes inutiles.
Lena est la femme déchirée entre un vieil homme qui a sauvé son père, et qui est son époux, et un cinéaste qui la révèle comme actrice et avec qui elle finira par fuir. Les amants s'en vont s'échouer sur Lanzarote, une île noire et volcanique des Canaries, une île frappée de stérilité. Là-bas, ils changent de nom et se réfugient dans un amour où la seule fin serait de mourir ensemble comme les amants ensevelis sous la lave dans Le voyage en Italie. Mais les amants peuvent-ils fuir le monde? Et le destin de ces derniers est-il seulement de partir et de mourir ensemble? Pour leur malheur, l'une perdra la vie dans un accident de voiture tandis que l'autre perdra la vue et ne pourra plus jamais exercer son art. Il sera à jamais séparé de ses deux passions, Lena et le cinéma. Il se contentera d'écrire des scénarii sous la bonne garde de son ancienne assistante et de son fils. Pour Almodovar, l'art demeure l'ultime aventure humaine puisque Mateo, bien qu'aveugle, montera à nouveau le film qu'il avait laissé inachevé et qui lui permettra ainsi de retrouver la voix de Lena éternellement captive de la pellicule, vivante mais lointaine, comme les amants du Vésuve...
01 juin 2009
Une interview donnée pour une journal tunisien et censurée...
Chers amis lecteurs du blog, il m'arrive de plus en plus souvent de donner des interviews à propos du Silence de Mahomet pour des journaux algériens et tunisiens qui, mystérieusement, ne paraissent jamais. Souvent les journalistes qui m'ont interrogé ne me donnent plus de nouvelles ni de l'interview ni de la raison de sa non parution. Pour celle-ci, prévue pour un journal tunisien que je ne cite pas, et donnée à un journaliste dont seules apparaissent des initiales non reconnaissables pour d'évidentes raisons de sécurité, j'ai tenu à ce qu'elle paraisse sur le blog. Il faut dire que le journaliste qui m'a posé les questions qui suivent a eu, lui, l'élégance de me tenir au courant de ses déboires... Je compte publier les deux autres interview "disparues" dans d'autres messages de ce blog. Celles-ci me demandent en général beaucoup de temps, et je ne vois pas pourquoi en priver d'éventuels lecteurs...
D’expression française, résidant à
Paris depuis plusieurs années, Salim Bachi est l’un des écrivains algériens les
plus talentueux de sa génération. À trente-huit ans, il est l’auteur de six
ouvrages parmi lesquels, chez Gallimard, «Le chien d’Ulysse» et « La Kahéna
Salim Bachi
« Le Prophète Mohammad est
plus un homme d’avenir… »
F.H : Dans «Le silence de Mahomet», vous avez choisi de raconter la
vie du Prophète à travers le témoignage de quatre personnes qui l’ont connu.
S’agissait-il d’un souci stylistique, avant tout ? Ou bien aviez-vous fui
l’idée de faire parler le Prophète lui-même, ce qui aurait été perçu comme
«blasphématoire» ?
SALIM BACHI : J’aimais l’idée esthétique de
l’alternance des points de vue, de la polyphonie générale du roman, un peu
comme dans les Évangiles ou, plus près de nous, dans «Le bruit et la fureur» de Faulkner… Cette idée que le mystère ne
peut être levé et que seul l’entrecroisement des regards, des points de vue,
peut nous permettre d’accéder à un certain plan de la réalité, et de la vérité
aussi. Quant à faire parler Mohammad, non je ne le voulais pas, cela aurait été
une forme d’escroquerie et un piètre hommage à un homme aussi fascinant.
S.B. : Il n’y a aucune preuve, dans un
sens comme dans l’autre. La discussion est toujours ouverte, et certains
historiens actuels penchent tout de même pour un Mohammad lettré. Pour ma part,
il était intéressant, dans une fiction, d’aller à contre-courant de la doxa. Il
me paraissait étrange qu’un caravanier aussi important que Mohammad ne
connaisse pas les rudiments de l’écriture ou de la lecture…
S.B. : Je ne vois pas en quoi le fait
que Mohammad ait été ou non instruit valide ou invalide la parole coranique et
son caractère divin. Je crois que ce sont deux problématiques différentes. Il
faut tout de même dire, n’en déplaise à certains, que la parole de Dieu est
inscrite en langue arabe, et que cette langue préexistait, et était écrite,
avant la révélation. Le miracle de l’islam est surtout la foi qu’il a suscitée
à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé. Que Mohammad
ait su lire et écrire, ou qu’il fût illettré, ne change en rien ces faits à la
fois religieux et historiques. L’islam existe bel et bien.
S.B. : «Iqra’» veut dire «Lis !». Si on se
base sur le seul Coran, cela voudrait dire que l’homme en question savait déjà
lire… Quant aux poètes, ils peuvent aussi bien
être illettrés ; cela s’appelle encore «la littérature orale», ou «l’oralité»…
Quant à la notion d’apprentissage, dans la même sourate, «et nous lui
avons appris ce qu’il ignorait» (la
traduction approximative), je ne vois pas en quoi cela concerne la lecture ou l’écriture ; le savoir divin est
autre chose, et il se peut que la sourate
parle de l’Homme en général…
S.B. : Mohammad s’est toujours défini
comme un homme comme les autres, ou presque. Il s’est toujours défendu de ses
détracteurs qui l’accusaient d’être un magicien ou un homme inspiré par les
djinns. Et l’on veut à présent accepter une version de la vie de Mohammad où le
merveilleux joue un rôle aussi important ! Soit on accepte la fable et le
merveilleux, et alors on se range du côté des premiers détracteurs de l’islam,
certains Qorayshites, soit on raisonne un peu et on écarte cette explication
magique de la disparition de Mohammad pendant qu’il était recherché par les
hommes d’Abou Jahl. Je crois que la sacralité de Mohammad, que personne ne met
en doute ici, ne se manifeste pas de cette manière par des tours des
passe-passe. L’homme est sacré parce qu’il a été le réceptacle de la parole
divine et seulement pour cela. Tout le reste appartient à l’Histoire, ou au mythe.
Je me range du côté de l’Histoire comme vous vous en doutez.
S.B. : Sans doute ce qui a été dit à
propos de Mohammad est en grande partie inventé. Nous savons peu de choses de sa
vie, en réalité. Le mythe a enveloppé l’homme. Un homme déroutant, complexe,
incompris des siens à son époque et encore incompris de nos jours. C’est ce qui
me fait penser que Mohammad est encore à découvrir, c’est plus un homme
d’avenir en quelque sorte. Il reste le Coran où l’on peut encore lire quelque
chose de l’histoire de cet homme. Beaucoup d’historiens actuels en reviennent
au Coran comme source ultime de la vie de Mohammad. Il n’y a qu’à lire les
livres de Youssef Seddik ou de Hichâm Djaït, dont la source principale reste le
texte coranique.
S.B. : Comme on ne sait pas grand-chose
de cette première période de la vie de Mohammad, je me suis laissé aller à
l’imaginaire pour combler les manques. J’ai imaginé la jeunesse d’un homme
sensible dans un milieu qui l’était moins, d’un homme taraudé par l’idée de la
finitude de l’Homme, traversé par les courants de l’Histoire. Un homme qui
était à la fois un commerçant, un voyageur et un lettré, un initié si l’on
veut. J’ai voulu aussi parler de l’homme d’une seule femme, Khadija, à qui il
sera fidèle jusqu’à sa mort, loin des clichés que les musulmans ont en partie
colportés de l’homme aux multiples épouses.
S.B. : Oui j’en avais conscience, j’en
ai toujours conscience. Mais j’ai tenté d’écrire ce roman pour faire connaître,
loin des clichés actuels, l’homme Mohammad, pour le faire connaître à tous,
musulmans ou non, sans jamais chercher à provoquer ou à choquer. J’ai essayé
d’être honnête dans mon travail d’écrivain, c’est d’ailleurs ce que je fais
toujours, et c’est pourquoi l’on m’a si souvent censuré en Algérie. Si mon
travail était si malhonnête que cela, les lecteurs l’auraient rejeté d’eux-mêmes
et s’en seraient détournés. Mais le fait même que mes livres atteignent leur
cible, parce qu’ils ne cherchent pas à masquer la vérité, inquiète au plus haut
point certaines personnes.
S.B. : Non, jamais. Je préfèrerais ne
pas écrire plutôt que me censurer. Je n’ai jamais rien caché du monde ou de ce
que j’étais, profondément, dans mes livres. Maintenant, il faut pouvoir les
lire, et aussi savoir lire entre les lignes….
S.B. : Si l’islam avait dû se coucher à
la première provocation venue, il n’existerait plus. Non, il faut penser qu’une
civilisation millénaire n’a que faire de petites broutilles comme des romans,
ou d’attaques sans envergure. La civilisation naît aussi de sa capacité à se
critiquer elle-même et de sa capacité à accepter la critique d’autrui pour se
remettre en cause et progresser. Je crois que les problèmes des musulmans sont
des problèmes posés par la définition même de ce que doit être la modernité
pour eux. Comment revenir au-devant de la scène mondiale, s’affirmer à nouveau
en tant que grande civilisation, ouverte et tolérante, telle qu’elle le fût à
de nombreuses reprises de son histoire ? À l’époque du califat d’Abd-Al-Rahman
III, à Cordoue au Xe siècle, le personnage le plus important après
le calife était un juif qui s’appelait Hasdaï Ibn Shaprut, et qui était
l’émissaire et le médecin du calife. Al Hakam II, son successeur, un musulman, constitua
la plus grande bibliothèque de l’Occident et en confia la garde à deux femmes…
Alors, que se passe-t-il aujourd’hui dans certains pays musulmans ?
Pourquoi ne sont-ils même plus fidèles à leur propre histoire ?
S.B. : Oui, c’est cela, exactement.
Vous avez en partie répondu à la question. Qu’est devenu l’héritage musulman
depuis quelques siècles ? Brûler des livres, tuer des innocents, c’est
cela l’islam ? Je vous laisse à méditer ces quelques vers d’Ibn
Hazm : «Vous pouvez bien brûler mes
livres ; vous ne pourrez brûler leur contenu, bien à l’abri au fond de mon
cœur. / Là où m’entraîne ma monture, il me suit, faisant halte là où j’ai fait
halte, et avec moi, dans ma tombe, il sera enterré. / Cessez donc de brûler
parchemins et papiers, et professez plutôt votre science afin que tous voient
qui est le véritable savant. / Sinon, commencez par reprendre le chemin des
bibliothèques, car combien de voiles vous faudra-t-il écarter, avant d’accéder
à ce que vous désirez pour l’amour de Dieu.»
S.B. : Comme vous le savez bien, les
transitions sont souvent les choses les plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas ; j’irai «là
où m’entraîne ma monture»…
Propos
recueillis par
F.H
(pseudonyme).
* «Le silence de Mahomet» par
Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 2008.
29 mai 2009
De Kandinsky, de Juan Carlos Onetti et des aveugles...
Il y a longtemps que je n'ai posté de message sur ce blog! J'aime bien la forme syntaxique de cette première phrase... je me regarde écrire, pardon... Souvent un écrivain est d'abord quelqu'un qui se regarde écrire, comme un peintre regarde ses gestes , ses lignes, ses couleurs se détendre sur la toile, et les étudie. A ce propos, je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir l'exposition Kandinsky qui se tient jusqu'en août au centre Georges Pompidou à Paris. C'est un mystère que la peinture de cet abstrait malgré lui, qui commença par refuser d'adhérer aux premiers mouvements de l'abstraction russe, Malévitch en tête, puis qui, peu à peu, par ses célèbres Komposition, se détourna de la figuration pour une recherche profonde des motifs universels, géométriques et intimes, qui, tenus en lévitation dans l'espace creusé par la toile, inventaient une réalité nouvelle, aussi émouvante que celle de la représentation. Il y a un appel mystique chez Kandinsky, la recherche d'une éternité retrouvée...
J'avais aussi le projet de vous parler du dernier livre de Mario Vargas Llosa, Voyage vers la fiction, qui est un formidable essai analytique et biographique de la vie et de l'oeuvre de Juan Carlos Onetti que beaucoup de lecteurs de la littérature sud-américaine persistent à négliger encore, et qui sans doute fut le plus grand avec Lézama Lima et Joao Guimaraes Rosa pour d'autres raisons. En ces temps étranges où il ne fait pas bon dire ses influences, ses admirations "exotiques", et où la préférence nationale, même en littérature, semble de rigueur pour certains écrivaillons, il est rafraîchissant de lire un essai qui rappelle une bonne fois pour toutes que la bonne, la véritable littérature, se moque des nationalismes, du pittoresque, et puise sa force, sa richesse dans la manière dont elle digère les grandes influences, en l'occurence, pour Onetti, Faulkner et Proust, qu'il tenait pour les plus grands écrivains du vingtième siècle, ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre au même degré d'excellence et de mener une vie libre de toutes entraves idéologiques ou pseudo esthétiques. Je vous avouerai que les élucubrations de certains écrivains algériens sur la littérature qui devrait être celle de leurs contemporain me laisse de marbre. Depuis quand les aveugles se mêlent-ils de peindre ou de donner des leçons de composition si chère au grand Kandinsky?
29 avril 2009
Il silenzio di Maometto
Chers amis et visiteurs de ce blog, je suis content de vous annoncer la parution aujourd'hui de l'édition italienne du Silence de Mahomet. La traduction est l'oeuvre de Gaia Amaducci, la jeune et dynamique fondatrice de la maison d'édition Epoché, qui se charge, en Italie, de faire connaître la littérature qui s'écrit dans les pays qui ne sont pas la France, et qui pourtant détiennent en partage la même langue, butin de guerre ou héritage de l'histoire, selon les définitions. Vous voyez comme j'évite sciemment d'accoler à littérature un certain adjectif qui m'ennuie au plus haut point.
Donc, longue vie à cette nouvelle traduction du roman de Mahomet, que l'on tente ici et là d'étouffer en le censurant; mais il est vain de vouloir taire ou masquer la vérité. Je regrette aussi le manque de courage de certains, qui pourtant se targuent de défendre la culture en Algérie et dans le monde arabe. Je ne nomme personne, mais il se reconnaîtront. Ils sont jeunes et devraient représenter l'espoir de nos pays, mais ils préfèrent se taire et dénigrer ce qu'ils ne comprennent pas. Comme le disait si bien Zola : "La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera" Certes, je ne suis pas Dreyfus, encore moins Zola, mais j'ai honte pour les miens qui versent de plus en plus dans l'intolérance, le racisme, ou la vanité conférée par les pouvoirs en place, et bien en place. L'histoire les jugera, et les oubliera, juste sanction.
Je suis content de vous annoncer aussi que le livre sera bientôt disponible en grec et en anglais.
26 avril 2009
Love Is My Sin
J'aime aller aux Bouffes du Nord, le théâtre de Peter Brook; je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, souvent parce que j'ai habité dans le coin, pas très loin du boulevard de la Chapelle où il souffle un air d'Inde ou du Pakistan. Il se peut aussi que j'aime cet étrange théâtre qui me rappelle certaines façades romaines, ocres ou rouges qui donnent cette tonalité si particulière à la Ville éternelle. Ou peut-être l'architecture ouverte de la scène, ou le souvenir de quelque représentation magistrale d'Hamlet; enfin voilà, je tiens beaucoup à fréquenter ce théâtre...
Par hasard, je m'étais trouvé là à écouter quelques sonnets de Shakespeare mis en scène par Peter Brook; et je trouvais franchement que ça n'allait pas, que cela ne "sonnait" pas tout à fait juste. Je n'ai sans doute pas l'oreille musicale, et encore moins le sens de la langue anglaise, aussi je me désintéressais presque du spectacle, je m'endormais légèrement bercé par la répétitive et lassante lecture des acteurs : un homme et une femme, vieux amants qui me semblaient peu refléter la jeunesse et la fougue des poèmes de Shakespeare. Et puis, bon sang, où était donc passée la tierce personne, l'autre auquel s'adressent souvent le poète? Etrange perspective ouverte par cette adaptation où ne demeurent plus que deux voix amoureuses. Et puis finalement, ce dernier poème qui m'éveilla tout à fait et me fit prendre conscience de la signification générale de tout le spectacle. Je vous laisse en compagnie de ce dernier sonnet, traduit par Peter Brook lui-même, je crois :
A l'union de deux esprits sincères, je ne veux m'opposer.
L'amour n'est point amour s'il change quand l'autre change,
ou s'il veut s'éloigner, quand l'autre s'éloigne.
Oh, non! il est l'astre immuable
qui reste impassible dans la tempête,
l'étoile de tous les navires errants,
à la puissance inconnue bien que sa grandeur soit perçue.
L'amour n'est pas le fou du temps,
même si ses lèvres et joues rosies
par sa faux finissent fauchées.
L'amour ne s'altère pas en heures ou en semaines,
mais survit jusqu'à la pointe de la fin du temps.
Et si ceci est faux et qu'on me le prouve,
je n'ai jamais écrit, et personne n'a jamais aimé.
Love Is My Sin, de Peter Brook, jusqu'au 9 mai, au théâtre des Bouffes du Nord.
12 avril 2009
Le collier de la colombe...
" L'union est un des visages de l'amour. C'est une fortune illustre et une halte ombreuse, un cercle bienheureux et une aurore joyeuse; c'est la vie soudain neuve, l'éclat du quotidien, c'est le bonheur sans fin et une grâce immense, que Dieu nous donne. Si ce bas monde n'était une demeure d'emprunt, d'épreuves et d'incertitudes, et le Paradis seul havre des récompenses que le haïssable ne menace plus, je dirais que l'union avec l'aimé connaît cette même pureté sans trouble, cette jubilation sans mélange et sans tristesse, cet achèvement du désir et ces espérances comblées. J'ai fait l'expérience de tous les plaisirs, j'ai saisi toutes les fortunes, où qu'elles mènent. Ni les faveurs du pouvoir, ni les avantages de l'argent, ni même être quelque chose quand on n'était rien, ni le retour après l'absence, ni le salut après la peur et l'exil loin du puits de son clan, rien n'égale dans une âme l'union amoureuse, surtout quand elle est si longtemps empêchée que le feu prend, que la flamme monte et que l'espérance s'embrase. Une prairie qui s'illumine après la pluie, l'aurore d'une fleur quand les nuages nomades lèvent leur camp nocturne dans la douceur du matin, le murmure des eaux qui percent les mille couleurs des parterres, la grâce des blanches citadelles qu'assiègent de verts jardins; non, rien ne dépasse l'union avec un aimé dont la nature satisfait, dont le caractère plaît, dont les traits rivalisent avec la beauté. L'éloquence renonce à l'imiter, la clarté du discours y tourne court. Il y a là un ajournement de l'esprit, un exil de l'intelligence. J'écris:
On m'a prié de décliner mon âge
Voyant sur moi mèches et tempes blanches;
Et moi : " Une heure et pas plus n'ai vécu,
Tout bien considéré, avec raison.
- Comment? Explique-toi! En vérité
Quel redoutable historien tu fais ! "
Je dis : " Celle à qui mon coeur se suspend,
Je l'ai embrassée un jour, par surprise,
Et même si mon âge se prolonge,
A elle seule, cette petite heure
Sera le réel de ma vie. "
Ainsi parlait, écrivait, et vivait Ibn Hazm, amant, poète et historien des religions, au onzième siècle, à Cordoue, et en exil.
Ibn Hazm, De l'amour et des amants, traduit de l'arabe par Gabriel Martinez-Gros, Sindbad, la bibliothèque arabe, Paris, 1992.
05 avril 2009
Je me souviens de Mahmoud Darwich...
Je me souviens de Mahmoud Darwich, un soir, au théâtre de l'Odéon. C'était quelques mois avant sa mort. Il était si vivant pour la poésie, ce soir-là; et il semblait que celle-ci naissait à l'instant même où il la disait. Ne retrouvait-il pas ainsi l'ancien chant des Arabes, que l'on dit souvent querelleurs mais qui furent avant tout lyriques et amateurs d'étendues, de ruines et d'amours éperdues? Darwich, ce soir-là, incarnait les ruines, les cavalcades sous la lune, l'amour en fuite de Majnoûn pour son amante, sa Layla, la Palestine. Il était ainsi, Darwich, capable d'enflammer une salle de théâtre en redonnant vie au verbe, en le faisant chair pour toucher la chair. C'est un étrange mystère que celui-ci... Souvent, je rêve, je rêve que je suis un poète qui rêve qu'il est un mendiant... Je me demande, sur le chemin, qui accueillera la parole, les mains ouvertes et le coeur vide, pour qu'elle puisse s'y enraciner. Ce soir-là, nous étions les mendiants, ou les princes, et Darwich était le fils prodigue, l'amant lyrique en quête, qui plantait dans nos coeurs les versets brûlants de sa passion.
29 mars 2009
La lumière dans la nuit...
J'avais aimé La pensée chatoyante de Pietro Citati. Je trouvais que c'était là un livre intéressant, juste et beau sur l'Odyssée. J'en conseillerais donc la lecture à l'amoureux d'Homère et des vieux contes antiques. De la même manière, j'ai aimé lire La lumière de la nuit, cette traversée des mythes, de tous les mythes et de toutes les religions de l'humanité; c'est vrai qu'il y en a un paquet que Citati défait avec art et malice. C'est aussi dans ce livre d'étrange facture, où les contes mènent aux contes, sorte de Mille et une nuits de la mémoire humaine, que j'ai trouvé, pour la première fois, l'affirmation que les dires de Shahrazède (Shéhérazade) avaient influencé la littérature mondiale, Proust compris. Je pense souvent que La Recherche est calquée sur le recueil des contes arabes... Non, ce n'est pas juste un emprunt, ou une vulgaire imitation, mais souvent le Narrateur du roman proustien est comme la conteuse qui déroule au fil des nuits l'immense toile des songes. Et si le jeune Marcel attend sa mère avec tant de désir et de douleur, c'est qu'elle est chargée de la mémoire familiale et de la mémoire du monde. Un autre beau roman est plein des Nuits : c'est Le comte de Monte-Cristo, que je ne cesse de lire en avion et seulement en avion, allez savoir pourquoi, mais c'est le seul roman que je peux ouvrir pour conjurer l'angoisse d'être suspendu dans les airs... Je ne connais pas un seul livre qui soit autant un hommage sans voile ( et vive la liberté des dames) à la belle conteuse qui enchanta son roi et l'abandonna incertain et sans armes... Comme le roman de Dumas s'épuisera un jour, je me console en me disant que je pourrai toujours me munir des Mille et une nuits, qui est un livre inépuisable. Ou relire La lumière de la nuit de Pietro Citati.
23 mars 2009
Un jeudi à Palerme...
Une conférence à Palerme devant des lycéens n'est pas chose anodine. Lorsque l'une me demande timidement si je suis croyant, je réponds que j'ai la foi des bâtisseurs de cathédrales... Et je ris, comme disent les gens sérieux, je ris de ma propre réponse... Quelle doit être la foi d'un écrivain? Vous le savez-vous? Croire que la beauté colorée du monde peut-être transcrite en caractères noirs sur une feuille blanche? Beau programme, n'est-ce pas? Ou alors se promener dans le cloître du Duomo di Monreale, longer le jardin jusqu'au bord de la mer, au loin... Admirer l'explosion de lumière sur les mosaïques byzantines, écouter les feuilles d'acanthes s'enrouler sur les fines colonnes de marbre... Ou se promener dans une église sans toiture et s'asseoir dans un jardin dévasté pour y rêver à un monde plus juste où seule la danse s'instituerait comme un culte? Faut-il vivre avec son temps et adhérer aveuglément à toutes les injonctions de ses contemporains? Ou suivre son chemin comme la fourmi rouge si chère à Kateb Yacine?
14 mars 2009
Interview de Salim Bachi par Ilaria Vitali pour la revue universitaire Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102
«SHÉHÉRAZADE
NE S’ARRÊTE JAMAIS»: ENTRETIEN AVEC SALIM BACHI
Par
Ilaria Vitali: Les titres
de vos romans renvoient de façon inévitable tantôt à la tradition grecque (Le Chien d’Ulysse), tantôt à la culture orientale (La Kahéna). On voit bien ici les deux pôles autour desquels vous bâtissez votre
œuvre. S’agirait-il d’une tentative de confronter deux univers différents,
voire «inconciliables», et de les faire fusionner?
Salim Bachi: Il ne m’a jamais semblé que ces univers étaient
dissemblables. Bien au contraire, ils sont enchevêtrés. Et Le Chien d’Ulysse,
comme La Kahéna, tiennent à rendre
compte de cette singulière proximité des cultures classiques et orientales. La
vision d’un monde «rompu», si chère à certains prophètes du choc des civilisations,
n’a pas lieu d’être en histoire. Et contrairement à ce que pensent certains,
l’irruption de l’Islam dans le bassin méditerranéen n’a pas irrémédiablement
coupé le monde en deux parties antagonistes. La diffusion de la culture
classique (grecque et latine) s’est intensifiée aux IXe et Xe
siècles de notre ère, que ce soit en Iraq (période abbasside) ou en Andalousie.
Plus tôt, la civilisation carthaginoise était à la fois punique et grecque.
Massinissa, allié de Rome pendant les deuxième et troisième guerres puniques,
voulait, en Afrique du Nord, établir un royaume grec.
S.B.: Les deux sans doute. Mais avant tout pour donner
vie à un personnage que la sacralisation a figé au point de le caricaturer.
Redonner vie au mythe m’intéressait par dessus tout. Je poursuis toujours les
mêmes chimères, à savoir comprendre de l’intérieur les mythes qui nous
constituent toujours à notre insu. Pour l’islam, la figure de Mahomet, telle
qu’elle a été transmise au cours de l’histoire, me fascinait. J’ai voulu passer
derrière le miroir. Bien entendu, cela peut nous aider à comprendre les enjeux
contemporains, historiques et idéologiques. Mais, encore une fois, l’humanité
d’un tel personnage, pourtant masqué, et pour cause, me taraudait à un point
qu’il est difficile d’imaginer : j’avais besoin de le retrouver à travers
la fiction, mais une fiction biographique, quasi documentaire, débarrassée de
certains enjeux actuels.
S.B.: Je me suis laissé envahir par ces voix qui
m’assiégeaient. J’ai cherché à donner un rythme à chaque personnage en fonction
de son caractère et du rôle historique qu’il avait joué. Dans ce cas-là, il
faut comprendre l’histoire dans un sens aussi large que possible, une histoire
qui englobe le mythe et la sacralité. Ainsi nous ne savons rien ou pas
grand-chose de la première période de la vie de Mahomet à la Mecque. Qui était
Khadija, sa première épouse ? les chroniqueurs semblent se taire par
manque de connaissance ou peut-être pour masquer quelque chose. J’ai donc
entièrement imaginé la vie de Mahomet avant sa première révélation. Une vie
familiale et appaisée bien que taraudée par l’angoisse de la mort.
Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a passé son enfance à Annaba, dans l’Est algérien. Après un séjour d’un an à Paris en 1995, il y est revenu en 1997 pour y faire des études de lettres. Pensionnaire à l’Académie de France à Rome en 2005, il vit désormais à Paris. Aux Éditions Gallimard, il a publié quatre romans et un recueil de contes: Le Chien d’Ulysse, en 2001 (Prix Goncourt du Premier roman); La Kahéna, en 2003 (Prix Tropiques); Tuez-les tous, en 2006; Les Douze contes de Minuit, en 2007 et Le Silence de Mahomet, en 2008. Il est également l’auteur d’un récit-autofiction, Autoportrait avec Grenade, publié en 2005 à Monaco aux Éditions du Rocher.
Commencée par e-mail au printemps 2006, cette interview s’est prolongée en mars 2007, à l’Université de Bologne, lors d’un séjour en Italie de Salim Bachi. Cette interview vient de paraître dans la revue Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102



















