02 novembre 2009
Ulysse 2009, un voyage symbolique
L'écrivain-diplomate Daniel Rondeau a organisé une croisière à bord du ravitailleur la «Meuse» sur les pas d'Ulysse, de Malte à Beyrouth. À bord, le romancier Salim Bachi qui nous donne ses impressions.
J'ai posé mon ordinateur dans le PC Cargaison du major Diet. C'est une grande salle carrée avec une vue panoramique sur la mer et la Meuse, le pétrolier ravitailleur de la Marine nationale. Le major est un homme rond, rieur, et porte une fine moustache. Il n'a pas son pareil pour blaguer. Pour lui, matelots de fortune, nous sommes un peu l'œil du couillon, entendez du novice. Il existe d'ailleurs un beau ramage de la marine française, me prouve le commandant en second en me tendant un dictionnaire. Une couchette est une caille, un escalier, une échappée. Pour la première expression, il suffit de deviner ce qui manque le plus au matelot pour comprendre. La Meuse n'est pas un bateau « féminisé ». On y rencontre trois femmes, charmantes, pour cent soixante gaillards. Sur les bateaux « féminisés », près d'un quart de l'équipage se conjugue au féminin pluriel, les douches, les toilettes ne sont pas mixtes. Un grand progrès dans un univers masculin. À bord de la Meuse, nous traversons la Méditerranée tels des Ulysse modernes. L'opération de charme montée par Daniel Rondeau, écrivain et ambassadeur de France à Malte, convoie des écrivains de tous horizons, méditerranéens de cœur et d'esprit.
Sur la fenêtre du PC Cargaison se pose un moineau, loin de toute terre, frêle et tremblant sous le vent qui cingle le roof. Il ne faut surtout pas le chasser, sinon il mourra d'épuisement et se noiera en mer, m'explique le major Diet, attentif aux petites choses, seigneur et maître de ce navire. Il le pense en tout cas. Son supérieur, le commandant Hudault, capitaine de frégate, ancien sous-marinier, ne doit pas être du même avis que lui. Le Pacha, un peu timide, tient d'ailleurs la thèse de Yann Queffélec à propos du naufrage du Bugaled Breizh pour fantaisiste. Il le démontre devant les écrivains rassemblés dans le carré de commandement. Il les a conviés à déjeuner. Selon lui, personne n'aurait pu tenir secrète une telle information. D'autant plus qu'il s'agit là de la collision d'un sous-marin avec un chalutier. Les navires disposent tous d'Internet, les marins ont des téléphones portables, et n'importe lequel d'entre eux, en conflit avec sa hiérarchie, aurait pu alerter la presse. Ceci sans compter sur des êtres humains qui n'auraient pu vivre avec la mort d'autres marins sur la conscience.
Revenons à Ulysse. L'idée est belle, elle est celle d'un écrivain. Daniel Rondeau a voulu rassembler un aréopage de gens de lettres et les trimbaler sur la mer, de Malte à Beyrouth, en passant par Tunis, Tripoli et Chypre pour porter la bonne parole. Les scribes, espèce grégaire, voyagent parfois en première classe à bord de TGV. Rarement ils s'aventurent à bord d'un PR (1) de la marine, partageant les cabines des officiers et des sous-officiers, sur une couchette assez confortable où le roulis de la mer achève d'endormir ces compagnons d'Ulysse et de Circé.
Exercice de sécurité à bord de la Meuse. Le défi : éteindre un incendie sur un bateau bourré de carburants - il y en a deux, le F76 pour le bateau et le F44 pour les avions -, risque principal à bord d'un navire qui n'est jamais engagé au combat en théorie. Dans la salle des machines, la maison des morts, Hadès bruyant, je rencontre les deux autres femmes du bateau, Tabatha et Samantha. Les deux moteurs ont été baptisés ainsi par les soutiers qui brûlent et respirent le gasoil à longueur de temps. Il faut porter un casque antibruit pour descendre dans le ventre de la baleine. Pour l'odeur et la chaleur, on s'y fait, semble-t-il, au point que l'un des mécanos me dit qu'il ne sent plus rien. Un autre me confiera plus tard qu'il aimerait travailler à bord d'un sous-marin à propulsion nucléaire. Comme il est d'origine étrangère, on risque de l'écarter de la formation. On ne fait pas encore confiance aux marins français de la seconde génération. Très peu s'intègrent, semble-t-il, en butte souvent aux petites vexations des autres marins. Lui, forte gueule, se défend et se fait respecter. D'autres préfèrent démissionner ou courber l'échine en sachant que certains postes leur sont interdits.
Sur le rivages des Syrtes
Le major Diet enfile une ceinture d'outils et se dirige vers la buanderie où il équipera ses hommes avec d'épaisses tenues ignifuges et des bouteilles d'oxygène. L'exercice durera une demi-heure. Ensuite les marins s'exerceront au fusil à pompe. Comme l'explique le commandant Hudault - il a écrit une pièce de théâtre sur Ponce Pilate - la Meuse est légèrement armée pour la défense.
À chaque escale, nous parlons d'écrivains célèbres, amoureux éperdus de la Mer blanche, nommée ainsi par les Arabes. Massignon, Camus, Flaubert, Victor Hugo et bien entendu Homère sont au programme de visites parfois propices au conte, souvent protocolaires. Pour un Salah Stétié en verve de conteur, combien il manque d'enchanteurs comme Kateb Yacine, Driss Chraïbi et Naguib Mahfouz qui ont exprimé quelque chose de ce monde lumineux et pourtant changeant comme le ciel et la mer couleur de vin si chère à l'aède. Victor Bérard, traducteur de L'Odyssée, fut le premier à voir dans l'épopée un récit de voyage à l'usage du marin phénicien puis grec. Mais la traversée de la Méditerranée de nos jours, avec ses drames, ses guerres, ses harragas, est un cauchemar dont certains s'éveillent peu ou jamais. Faut-il pour autant renoncer au chant, à la poésie ? Daniel Rondeau ne le pense pas. L'exercice est terminé. Le feu est circonscrit, annonce une voix à travers le haut-parleur du navire.
À Tripoli, échoués sur le rivage des Syrtes, nous donnons une conférence sous haute surveillance à l'Institut français. Les étudiants en littérature n'ont pas eu l'autorisation de venir entendre parler d'Albert Camus. Seuls les écrivains de l'Union libyenne, deux ou trois journalistes à l'allure de petites frappes, nous accueillent en nous faisant la leçon sur le colonialisme, l'européocentrisme, et toutes les calamités dont se rendent coupables les Occidentaux. L'après-midi, nous marchons dans le vieux Tripoli sous le soleil. Il paraît que le pays s'entrouvre. Sur le mur de la citadelle, un panneau annonce en arabe : « Nous sommes heureux de vivre à l'ère du guide suprême ». Le Cyclope a encore de beaux jours devant lui.
(1) Pétrolier-ravitailleur.
Article paru dans Le Figaro littéraire du 29. 10. 2009
Photos d.r. salim bachi
14 septembre 2009
Un prophète
Un prophète est une film inspiré, sans doute le meilleur film français depuis de nombreuses années. C'est à la fois un film de genre et qui transcende celui-ci. L'histoire: l'ascension irrésistible dans délinquant en prison. L'apprentissage du mal comme moyen d'intégration. Il s'agit là, bien entendu, d'un film ironique et amoral dont on ne mesure pas encore toute la puissance corrosive. Il y a fort à parier que le film d'Audiard se rangera dans quelques années aux côtés du Parrain et des Affranchis pour l'excellence et la maîtrise de sa réalisation Il se peut même qu'il donne aussi naissance à une nouvelle génération d'acteurs en France comme ce fut le cas pour De Niro et Al Pacino en Amérique.
Il se pourrait que Tahar Rahim devienne un icône dans les banlieues, et à juste titre, peut-être même pour de mauvaises raisons, mais je ne le crois pas. On pourrait penser que Malik El Djebena ( le cimetière ?), celui qui deviendra Prophète en son pays, la prison, donnera surtout à réfléchir sur les moyens d'user d'intelligence et d'opiniâtreté pour réussir. L'homme, à la fin de son apprentissage, parlera plusieurs langues, aura obtenu son diplôme, sera riche et considéré. A quel prix? demanderont les sceptiques. Eh bien au prix que l'on accorde à la réussite dans certains milieux, ici celui de la pègre avec son cortège sanglant; ailleurs ceux de la politique, des arts ou même de la chanson avec des méthodes différentes pour un contexte différent mais qui reviennent, dans un ordre symbolique, à un peu la même chose. La naïveté serait de penser que le film d'Audiard incite à la violence ou à la haine; en vérité, il ne fait que dévoiler les ressorts même de l'âme humaine en situation de survie, en désir de résister et de réussir. Il n'y a pas que des prisons en France, c'est encore heureux; et il serait triste de penser que c'est le seul lieu d'intégration pour une incertaine jeunesse. Il faut rester optimiste, laisse entendre le film par des moyens détournés, pleins d'ironie, en une mise en image envoûtante et cathartique.
09 septembre 2009
Une rentrée littéraire...
La rentrée littéraire m'intéresse toujours. J'ai beau essayer de me défaire de cette passion délétère, mais c'est plus fort que moi. Je m'amuse à lire mes amis qui y participent souvent à leur corps défendant et me plaît à lire les critiques, les engouements du moment, le jeu des pronostics concernant les prix littéraires. D'ailleurs, regardez, on parie beaucoup sur Marie NDiaye en ce moment, dont le livre est formidable et plaît de plus en plus. Trois femmes puissantes, trois portraits, est si admirablement écrit qu'il serait juste qu'il obtienne un prix en novembre. J'aimerais aussi vous conseiller de lire les romans de mes amis, Abdourahman A.Wabéri et Olivier Sebban, Passage des larmes aux éditions Lattès et Le jour de votre Nom, au Seuil, deux livres aux thématiques voisines puisqu'ils traîtent de l'éloignement et de l'exil dans des contextes différents; l'un se penche sur son enfance djiboutienne, avec en toile de fond la figure de Walter Benjamin l'autre sur la seconde guerre mondiale et les camps de concentration en France, oui, j'ai bien dit en France... Ce que l'on oublie parfois. D'ailleurs, il ne serait pas étonnant que ces deux romans fassent parler d'eux ou alors il n'y a pas de justice en automne!
28 août 2009
Fernando Pessoa
Né à Lisbonne, ayant perdu son père à cinq ans, Fernando Pessoa passera dix ans en Afrique du Sud avec sa mère, remariée avec le consul du Portugal à Durban, avant de revenir dans sa patrie de naissance, plus étrangère que jamais. C’est cette situation ambiguë, née du perpétuel changement de lieu et de langue, qui conduira Fernando Pessoa à explorer diverses virtualités de l’être qu’il se chargera de distribuer entre ses multiples hétéronymes. « Ses textes, en vers et en prose, disent la douleur un peu sourde de se sentir ‘une vie ballotée/Dans la conscience d’exister’ », écrit Robert Bréchon dans sa préface à l’édition des œuvres poétiques dans la bibliothèque de la Pléiade. Il ajoute : « L’excès de conscience de soi est à la fois sa drogue et son mal, ou le symptôme de son mal. Ce dont il souffre n’est pas seulement de nature psychique. Ce qui est malade en lui, c’est la culture batârde héritée de tant de siècles de civilisation judéo-chrétienne. C’est elle qui l’enferme ainsi dans l’espace du dedans et le fait vivre dans un univers plein d’ombres, de mystères, de mirages, de gouffres, de signes qui ne renvoient à rien, sinon à une « vérité » dernière, unique, définitivement inaccessible, freinant l’élan vital qui lui permettrait d’étreindre le monde réel dans sa présence immédiate et son inépuisable diversité. »
Seule la découverte de la multiplicité, sans doute exacerbée par Lisbonne, ville penchée sur son passé, enfermée dans le songe d’une grandeur déchue, se complaisant dans un présent terne et inquiet, donnera à Pessoa la volonté maniaque, un peu folle, de fonder une diversité ontologique représentée par les hétéronymes qui seront comme autant de virtualités créatrices, ancrés dans des espaces linguistiques et culturels différents. Cette extension de l’être même du poète aux dimensions de sa ville devenue monde, reconquérant ainsi sa gloire passée, donnerait à écrire une fiction mouvante, épousant la géographie de la ville de Lisbonne, comme le fit il y a quelques années Antonio Tabucchi dans son récit sur le Portugal, Requiem. Ainsi Pessoa lui-même, évoquant son épiphanie créatrice : « Un jour où j’avais finalement renoncé – c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurai définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrais en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos . Et ce qui suivit ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi. »
Le maître en soi est bien la grandeur passée, la manifestation physique et intellectuelle d’un renouveau artistique, d’un nouvel accomplissement sous les auspices conjugués de la légende et de la folie. Mais la folie, incertaine chez Pessoa, énigmatique comme le fut sa vie enclose dans Lisbonne qu’il ne quittera plus jusqu'à sa mort, est la folie créatrice non seulement d’un ordre poétique nouveau, mais aussi de ses multiples avatars ou répliques de l’être à travers les hétéronymies fécondes. La fiction elle-même, chargée de sens multiples et indécidables, semble s’incarner dans l’esprit de Pessoa à travers les personnages d’un théâtre intime, au risque de l’absurde ou de la cruauté.
Le poète et ses hétéronymes créent de son vivant même sa légende poétique et historique – il serait vain ici de séparer l’homme de ses créatures : Pessoa s’inscrit de lui-même dans une trame mythique. Mais revenons à cette situation même du doube exil, à la fois physique et historique, puisqu’il s’agit en somme pour le poète de reconquérir à la fois l’espace de l’enfance et la grandeur perdue du Portugal. Comment donner naissance à ce qui n’est plus pour fonder une esthétique de la modernité ? Comment accepter de se dissoudre, de disparaître dans l’étrangeté d’une situation subie et monotone, pour donner vie à des avatars de papier et d’encre chargés de reconquérir le monde ? J’ai l’impression que cette situation de Fernando Pessoa à Lisbonne, au début du vingtième siècle, est la situation vécue par nombre d’artistes contemporains, eux-aussi ballottés par les accidents de l’histoire, dans l’exercice périlleux de ce double exil, sorte de gymnastique existentielle qui s’avère parfois féconde – il faut du moins l’espérer –, au risque même de la dissolution de l’être.
23 août 2009
Le sommeil du caïman
Un homme sans passé, sans mémoire, travaille dans un hôtel à Toronto. Son unique occupation : il agite devant ses yeux un flacon de mercure et croit voir à la surface du métal liquide passer des ombres. un matin, l’une d’elle se présente à la réception et il la reconnait. Alors affluent les souvenirs, se dessinent les êtres, s’esquissent les époques. Le réceptionniste voit naître à travers les vapeurs mercurielles, les figures de Robert Rojinsky, de Luis Bielsa, et de la femme aimée et perdue, Vera. Elle le quittera et deviendra l’amante de Luis Bielsa qui occupe à présent la chambre 108 de l’hôtel. Rojinsky et Bielsa, amis, membres des brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, se retrouvent à Barcelone dans les années cinquante pour commettre un attentat contre une poudrière. Ils montent une cellule terroriste avec lui, Vera et Sébastian Pasos, tous militants anti-franquistes jeunes et idéalistes. Mais l’attaque échoue. Rojinsky le pur est tué ; Vera, Sebastian Pasos et lui-même sont emprisonnés dans les geôles de Franco. Luis Bielsa échappe par miracle à la police et s’exile à Paris. L’homme sans nom ne reverra plus jamais Vera, et seul Sébastian Pasos le rejoindra au Canada en sortant de prison. Sébastian Pasos est prêt à se venger de Luis Bielsa pour peu qu’il le retrouve. Mais qui a trahi ? Est-ce Luis Bielsa comme le soupçonne Sebastian Pasos. Est-ce Vera, par amour pour Luis, et lui permettre ainsi d’échapper à la police franquiste ? Ou le juge Bernardo Burin qui fut l’ami de Luis Bielsa et les condamna tous à de lourdes peines ? La ronde des questions suit le ressac du métal dans la fiole et, peu à peu, l’obscure réceptionniste, magnifique Bartleby espagnol, devient un être humain perdu dans les méandres du temps et de l’histoire, où coupables et victimes, juges et bourreaux finissent par se rejoindre et se confondre comme des gouttes de mercure. Antonio Soler a écrit un roman de la mémoire à l’écriture blanche redoutable, où le personnage le plus insignifiant, au bord de la dissolution et du néant comme le métal qu’il manipule en alchimiste pendant ses longues nuits de veille, se révèlera être à la fois le plus détaché et le plus implacable des juges lorsqu’il accomplira son œuvre au noir.
Antonio Soler, Le sommeil du caïman, roman, Albin Michel, 207 p.
16 juillet 2009
Le silence de Mahomet en grec
Chers amis, je vous annonce la publication du Slence de Mahomet en grec chez Nefeli. Je vous souhaite également de bonnes vacances d'été et de fructueuses lectures au bord de la mer, à la montagne, en pleine campagne ou plus simplement chez vous, dans votre chambre, comme je l'ai fait longtemps. Comme j'écris un nouveau roman, une sorte de conte initiatique, je n'ai guère le temps de m'occuper du blog et donc mes messages se font rares mais précieux! Mais comme on dit à la télé, je vous retrouverai à la rentrée des classes...
08 juin 2009
Etreintes brisées d'Almodovar...
Etreintes brisées de Pedro Almodovar veut d'être vu non pas parce qu'il brasse les références au cinéma, le sien à travers la recréation de Femmes au bord de la crise de nerfs, ou celui du Voyage en Italie de Rossellini. Il vaut surtour par l'histoire simple et tragique qu'il raconte. Un metteur en scène, Mateo, tombe amoureux de la femme d'un autre, Lena, qui est aussi son actrice et par conséquent sa muse. Toutes les complications autour de cette histoire simple viennent surtout parasiter l'essentiel. C'est comme si Almodovar refusait de dérouler son film sans passer par les filtres, les dédoublements, les fausses pistes comme autant de tics et de clichés qui ont fait sa gloire et dont il peine à se débarrasser. C'est sans doute la faiblesse du film qui tient surtout par la grâce de Penelope Cruz, dont le talent n'a jamais été aussi éclatant et qui sans elle aurait pu sombrer dans un magma d'autocitations et de labyrinthes inutiles.
Lena est la femme déchirée entre un vieil homme qui a sauvé son père, et qui est son époux, et un cinéaste qui la révèle comme actrice et avec qui elle finira par fuir. Les amants s'en vont s'échouer sur Lanzarote, une île noire et volcanique des Canaries, une île frappée de stérilité. Là-bas, ils changent de nom et se réfugient dans un amour où la seule fin serait de mourir ensemble comme les amants ensevelis sous la lave dans Le voyage en Italie. Mais les amants peuvent-ils fuir le monde? Et le destin de ces derniers est-il seulement de partir et de mourir ensemble? Pour leur malheur, l'une perdra la vie dans un accident de voiture tandis que l'autre perdra la vue et ne pourra plus jamais exercer son art. Il sera à jamais séparé de ses deux passions, Lena et le cinéma. Il se contentera d'écrire des scénarii sous la bonne garde de son ancienne assistante et de son fils. Pour Almodovar, l'art demeure l'ultime aventure humaine puisque Mateo, bien qu'aveugle, montera à nouveau le film qu'il avait laissé inachevé et qui lui permettra ainsi de retrouver la voix de Lena éternellement captive de la pellicule, vivante mais lointaine, comme les amants du Vésuve...
01 juin 2009
Une interview donnée pour une journal tunisien et censurée...
Chers amis lecteurs du blog, il m'arrive de plus en plus souvent de donner des interviews à propos du Silence de Mahomet pour des journaux algériens et tunisiens qui, mystérieusement, ne paraissent jamais. Souvent les journalistes qui m'ont interrogé ne me donnent plus de nouvelles ni de l'interview ni de la raison de sa non parution. Pour celle-ci, prévue pour un journal tunisien que je ne cite pas, et donnée à un journaliste dont seules apparaissent des initiales non reconnaissables pour d'évidentes raisons de sécurité, j'ai tenu à ce qu'elle paraisse sur le blog. Il faut dire que le journaliste qui m'a posé les questions qui suivent a eu, lui, l'élégance de me tenir au courant de ses déboires... Je compte publier les deux autres interview "disparues" dans d'autres messages de ce blog. Celles-ci me demandent en général beaucoup de temps, et je ne vois pas pourquoi en priver d'éventuels lecteurs...
D’expression française, résidant à
Paris depuis plusieurs années, Salim Bachi est l’un des écrivains algériens les
plus talentueux de sa génération. À trente-huit ans, il est l’auteur de six
ouvrages parmi lesquels, chez Gallimard, «Le chien d’Ulysse» et « La Kahéna
Salim Bachi
« Le Prophète Mohammad est
plus un homme d’avenir… »
F.H : Dans «Le silence de Mahomet», vous avez choisi de raconter la
vie du Prophète à travers le témoignage de quatre personnes qui l’ont connu.
S’agissait-il d’un souci stylistique, avant tout ? Ou bien aviez-vous fui
l’idée de faire parler le Prophète lui-même, ce qui aurait été perçu comme
«blasphématoire» ?
SALIM BACHI : J’aimais l’idée esthétique de
l’alternance des points de vue, de la polyphonie générale du roman, un peu
comme dans les Évangiles ou, plus près de nous, dans «Le bruit et la fureur» de Faulkner… Cette idée que le mystère ne
peut être levé et que seul l’entrecroisement des regards, des points de vue,
peut nous permettre d’accéder à un certain plan de la réalité, et de la vérité
aussi. Quant à faire parler Mohammad, non je ne le voulais pas, cela aurait été
une forme d’escroquerie et un piètre hommage à un homme aussi fascinant.
S.B. : Il n’y a aucune preuve, dans un
sens comme dans l’autre. La discussion est toujours ouverte, et certains
historiens actuels penchent tout de même pour un Mohammad lettré. Pour ma part,
il était intéressant, dans une fiction, d’aller à contre-courant de la doxa. Il
me paraissait étrange qu’un caravanier aussi important que Mohammad ne
connaisse pas les rudiments de l’écriture ou de la lecture…
S.B. : Je ne vois pas en quoi le fait
que Mohammad ait été ou non instruit valide ou invalide la parole coranique et
son caractère divin. Je crois que ce sont deux problématiques différentes. Il
faut tout de même dire, n’en déplaise à certains, que la parole de Dieu est
inscrite en langue arabe, et que cette langue préexistait, et était écrite,
avant la révélation. Le miracle de l’islam est surtout la foi qu’il a suscitée
à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé. Que Mohammad
ait su lire et écrire, ou qu’il fût illettré, ne change en rien ces faits à la
fois religieux et historiques. L’islam existe bel et bien.
S.B. : «Iqra’» veut dire «Lis !». Si on se
base sur le seul Coran, cela voudrait dire que l’homme en question savait déjà
lire… Quant aux poètes, ils peuvent aussi bien
être illettrés ; cela s’appelle encore «la littérature orale», ou «l’oralité»…
Quant à la notion d’apprentissage, dans la même sourate, «et nous lui
avons appris ce qu’il ignorait» (la
traduction approximative), je ne vois pas en quoi cela concerne la lecture ou l’écriture ; le savoir divin est
autre chose, et il se peut que la sourate
parle de l’Homme en général…
S.B. : Mohammad s’est toujours défini
comme un homme comme les autres, ou presque. Il s’est toujours défendu de ses
détracteurs qui l’accusaient d’être un magicien ou un homme inspiré par les
djinns. Et l’on veut à présent accepter une version de la vie de Mohammad où le
merveilleux joue un rôle aussi important ! Soit on accepte la fable et le
merveilleux, et alors on se range du côté des premiers détracteurs de l’islam,
certains Qorayshites, soit on raisonne un peu et on écarte cette explication
magique de la disparition de Mohammad pendant qu’il était recherché par les
hommes d’Abou Jahl. Je crois que la sacralité de Mohammad, que personne ne met
en doute ici, ne se manifeste pas de cette manière par des tours des
passe-passe. L’homme est sacré parce qu’il a été le réceptacle de la parole
divine et seulement pour cela. Tout le reste appartient à l’Histoire, ou au mythe.
Je me range du côté de l’Histoire comme vous vous en doutez.
S.B. : Sans doute ce qui a été dit à
propos de Mohammad est en grande partie inventé. Nous savons peu de choses de sa
vie, en réalité. Le mythe a enveloppé l’homme. Un homme déroutant, complexe,
incompris des siens à son époque et encore incompris de nos jours. C’est ce qui
me fait penser que Mohammad est encore à découvrir, c’est plus un homme
d’avenir en quelque sorte. Il reste le Coran où l’on peut encore lire quelque
chose de l’histoire de cet homme. Beaucoup d’historiens actuels en reviennent
au Coran comme source ultime de la vie de Mohammad. Il n’y a qu’à lire les
livres de Youssef Seddik ou de Hichâm Djaït, dont la source principale reste le
texte coranique.
S.B. : Comme on ne sait pas grand-chose
de cette première période de la vie de Mohammad, je me suis laissé aller à
l’imaginaire pour combler les manques. J’ai imaginé la jeunesse d’un homme
sensible dans un milieu qui l’était moins, d’un homme taraudé par l’idée de la
finitude de l’Homme, traversé par les courants de l’Histoire. Un homme qui
était à la fois un commerçant, un voyageur et un lettré, un initié si l’on
veut. J’ai voulu aussi parler de l’homme d’une seule femme, Khadija, à qui il
sera fidèle jusqu’à sa mort, loin des clichés que les musulmans ont en partie
colportés de l’homme aux multiples épouses.
S.B. : Oui j’en avais conscience, j’en
ai toujours conscience. Mais j’ai tenté d’écrire ce roman pour faire connaître,
loin des clichés actuels, l’homme Mohammad, pour le faire connaître à tous,
musulmans ou non, sans jamais chercher à provoquer ou à choquer. J’ai essayé
d’être honnête dans mon travail d’écrivain, c’est d’ailleurs ce que je fais
toujours, et c’est pourquoi l’on m’a si souvent censuré en Algérie. Si mon
travail était si malhonnête que cela, les lecteurs l’auraient rejeté d’eux-mêmes
et s’en seraient détournés. Mais le fait même que mes livres atteignent leur
cible, parce qu’ils ne cherchent pas à masquer la vérité, inquiète au plus haut
point certaines personnes.
S.B. : Non, jamais. Je préfèrerais ne
pas écrire plutôt que me censurer. Je n’ai jamais rien caché du monde ou de ce
que j’étais, profondément, dans mes livres. Maintenant, il faut pouvoir les
lire, et aussi savoir lire entre les lignes….
S.B. : Si l’islam avait dû se coucher à
la première provocation venue, il n’existerait plus. Non, il faut penser qu’une
civilisation millénaire n’a que faire de petites broutilles comme des romans,
ou d’attaques sans envergure. La civilisation naît aussi de sa capacité à se
critiquer elle-même et de sa capacité à accepter la critique d’autrui pour se
remettre en cause et progresser. Je crois que les problèmes des musulmans sont
des problèmes posés par la définition même de ce que doit être la modernité
pour eux. Comment revenir au-devant de la scène mondiale, s’affirmer à nouveau
en tant que grande civilisation, ouverte et tolérante, telle qu’elle le fût à
de nombreuses reprises de son histoire ? À l’époque du califat d’Abd-Al-Rahman
III, à Cordoue au Xe siècle, le personnage le plus important après
le calife était un juif qui s’appelait Hasdaï Ibn Shaprut, et qui était
l’émissaire et le médecin du calife. Al Hakam II, son successeur, un musulman, constitua
la plus grande bibliothèque de l’Occident et en confia la garde à deux femmes…
Alors, que se passe-t-il aujourd’hui dans certains pays musulmans ?
Pourquoi ne sont-ils même plus fidèles à leur propre histoire ?
S.B. : Oui, c’est cela, exactement.
Vous avez en partie répondu à la question. Qu’est devenu l’héritage musulman
depuis quelques siècles ? Brûler des livres, tuer des innocents, c’est
cela l’islam ? Je vous laisse à méditer ces quelques vers d’Ibn
Hazm : «Vous pouvez bien brûler mes
livres ; vous ne pourrez brûler leur contenu, bien à l’abri au fond de mon
cœur. / Là où m’entraîne ma monture, il me suit, faisant halte là où j’ai fait
halte, et avec moi, dans ma tombe, il sera enterré. / Cessez donc de brûler
parchemins et papiers, et professez plutôt votre science afin que tous voient
qui est le véritable savant. / Sinon, commencez par reprendre le chemin des
bibliothèques, car combien de voiles vous faudra-t-il écarter, avant d’accéder
à ce que vous désirez pour l’amour de Dieu.»
S.B. : Comme vous le savez bien, les
transitions sont souvent les choses les plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas ; j’irai «là
où m’entraîne ma monture»…
Propos
recueillis par
F.H
(pseudonyme).
* «Le silence de Mahomet» par
Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 2008.
29 mai 2009
De Kandinsky, de Juan Carlos Onetti et des aveugles...
Il y a longtemps que je n'ai posté de message sur ce blog! J'aime bien la forme syntaxique de cette première phrase... je me regarde écrire, pardon... Souvent un écrivain est d'abord quelqu'un qui se regarde écrire, comme un peintre regarde ses gestes , ses lignes, ses couleurs se détendre sur la toile, et les étudie. A ce propos, je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir l'exposition Kandinsky qui se tient jusqu'en août au centre Georges Pompidou à Paris. C'est un mystère que la peinture de cet abstrait malgré lui, qui commença par refuser d'adhérer aux premiers mouvements de l'abstraction russe, Malévitch en tête, puis qui, peu à peu, par ses célèbres Komposition, se détourna de la figuration pour une recherche profonde des motifs universels, géométriques et intimes, qui, tenus en lévitation dans l'espace creusé par la toile, inventaient une réalité nouvelle, aussi émouvante que celle de la représentation. Il y a un appel mystique chez Kandinsky, la recherche d'une éternité retrouvée...
J'avais aussi le projet de vous parler du dernier livre de Mario Vargas Llosa, Voyage vers la fiction, qui est un formidable essai analytique et biographique de la vie et de l'oeuvre de Juan Carlos Onetti que beaucoup de lecteurs de la littérature sud-américaine persistent à négliger encore, et qui sans doute fut le plus grand avec Lézama Lima et Joao Guimaraes Rosa pour d'autres raisons. En ces temps étranges où il ne fait pas bon dire ses influences, ses admirations "exotiques", et où la préférence nationale, même en littérature, semble de rigueur pour certains écrivaillons, il est rafraîchissant de lire un essai qui rappelle une bonne fois pour toutes que la bonne, la véritable littérature, se moque des nationalismes, du pittoresque, et puise sa force, sa richesse dans la manière dont elle digère les grandes influences, en l'occurence, pour Onetti, Faulkner et Proust, qu'il tenait pour les plus grands écrivains du vingtième siècle, ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre au même degré d'excellence et de mener une vie libre de toutes entraves idéologiques ou pseudo esthétiques. Je vous avouerai que les élucubrations de certains écrivains algériens sur la littérature qui devrait être celle de leurs contemporain me laisse de marbre. Depuis quand les aveugles se mêlent-ils de peindre ou de donner des leçons de composition si chère au grand Kandinsky?
29 avril 2009
Il silenzio di Maometto
Chers amis et visiteurs de ce blog, je suis content de vous annoncer la parution aujourd'hui de l'édition italienne du Silence de Mahomet. La traduction est l'oeuvre de Gaia Amaducci, la jeune et dynamique fondatrice de la maison d'édition Epoché, qui se charge, en Italie, de faire connaître la littérature qui s'écrit dans les pays qui ne sont pas la France, et qui pourtant détiennent en partage la même langue, butin de guerre ou héritage de l'histoire, selon les définitions. Vous voyez comme j'évite sciemment d'accoler à littérature un certain adjectif qui m'ennuie au plus haut point.
Donc, longue vie à cette nouvelle traduction du roman de Mahomet, que l'on tente ici et là d'étouffer en le censurant; mais il est vain de vouloir taire ou masquer la vérité. Je regrette aussi le manque de courage de certains, qui pourtant se targuent de défendre la culture en Algérie et dans le monde arabe. Je ne nomme personne, mais il se reconnaîtront. Ils sont jeunes et devraient représenter l'espoir de nos pays, mais ils préfèrent se taire et dénigrer ce qu'ils ne comprennent pas. Comme le disait si bien Zola : "La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera" Certes, je ne suis pas Dreyfus, encore moins Zola, mais j'ai honte pour les miens qui versent de plus en plus dans l'intolérance, le racisme, ou la vanité conférée par les pouvoirs en place, et bien en place. L'histoire les jugera, et les oubliera, juste sanction.
Je suis content de vous annoncer aussi que le livre sera bientôt disponible en grec et en anglais.





















