Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

18 décembre 2008

Mon prophète ce héros
par Abdellah Tourabi, Tel Quel on line, maroc déc. 2008.

Dans Le Silence de Mahomet, le jeune écrivain algérien Salim Bachi emprunte la forme romanesque pour relater la vie du prophète de l’islam. Exercice délicat, périlleux et réussi.

Dans cette période de bigoterie paranoïaque et d’islamophobie bête et décomplexée, le traitement artistique de la vie du prophète Mohammed est loin d’être une chose facile. Deux tendances biaisent souvent ce genre de traitement : une approche hagiographique et exaltée, et une vision tendancieuse et même parfois haineuse. La première ne voit 
dans la vie du prophète de l’islam qu’une succession de miracles et un récit dont le personnage central semble évoluer en dehors de son temps et du contexte historique et culturel où il vivait. La seconde présente le prophète Mohammed comme un seigneur de guerre et un fanatique à l’instar des caricatures “danoises”. Dans son roman Le silence de Mahomet (Gallimard 2008), Salim Bachi adopte une approche romanesque, élégante et pleine de délicatesse, pour explorer la vie de cet homme, fondateur d’une religion mais également d’un Etat qui va se transformer en empire. C’est la naissance de cette religion et de cet empire que ce jeune romancier algérien de 34 ans tente d’esquisser dans ce roman qui a marqué la rentrée littéraire en France.

Biographie originale
Il ne s’agit pas de l’équivalent de La dernière tentation du christ de Nikos Kazantzakis, où ce dernier réécrit la vie de Jésus au moment de sa crucifixion. Salim Bachi est conscient que le terrain est miné, que les tensions sont vivaces et à fleur de peau. L’auteur a pris toutes les précautions historiques et narratives afin de désamorcer toutes les éventuelles zones de choc et de “déflagration”. Le silence de Mahomet est bien documenté, les biographies sérieuses et reconnues ont été mobilisées et utilisées. Les faits historiques et les anecdotes qui émaillent le livre sont précis. Mais ce roman se distingue des œuvres biographiques classiques par la nature du récit, qui permet à l’auteur de se glisser dans la peau de quatre témoins de la vie du prophète Mohammed. Khadija et Aïcha les deux épouses du prophète, Abou Bakr l’ami intime et le premier calife de l’islam, et Khalid Ibn Al Walid, le compagnon et le guerrier brillant et téméraire sont les témoins et les narrateurs de ce roman. À travers les yeux de ces personnages historiques, se déploie en filigrane l’émergence d’une religion et d’un empire, fondés par un homme, prophète et guerrier. Le choix de ces quatre témoins permet d’explorer ces différentes facettes du prophète Mohammed.

Quatre témoins
À travers Khadija, le lecteur découvre le jeune Mohammed, intègre, homme de principes et de vertu. Elle représente aussi un aspect souvent occulté de l’histoire féminine arabe : femme d’affaires avisée et entrepreneuse mais aussi source de réconfort pour un mari en proie au doute, lors des premiers jours de la révélation. Une vraie First lady avant l’heure. La vision d’Abou Bakr est essentiellement politique. Mohammed n’était pas qu’un homme de foi et de spiritualité, il était aussi un chef politique et le fondateur d’un Etat qui ne va cesser de grandir après lui. Le premier calife et successeur du prophète avait la difficile mission de consolider cet Etat et d’éviter son éclatement après la mort de Mohammed. Khalid ibn Al Walid, personnage chevaleresque et stratège militaire redoutable, montre un islam conquérant couvant, dès les premiers jours de la révélation, une volonté d’expansion et de basculement d’un ordre régional dominé par deux grandes puissances : le royaume perse à l’est et l’empire byzantin à l’ouest. Enfin, par le truchement du regard de Aïcha le lecteur s’introduit dans la dimension humaine d’un prophète et mari qui n’a cessé de répéter : “Dans cette vie, je n’ai aimé que trois choses : le parfum, les femmes et la prière”. Bien écrit, documenté, rythmé et agréable à lire, Le silence de Mahomet mérite les brassées de fleurs des critiques en France et sa sélection dans des prix littéraires de prestige. 

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11 décembre 2008

Mahomet à quatre voix, article paru dans "Le nouvel observateur" du 11.12.08

Mahomet à quatre voix

Par Bernard Loupias

Retrouvant la grâce des contes, «le Silence de Mahomet» brosse un portrait subtil du prophète de l'islam, vu par ses proches. Splendide

Le 18 août dernier à New York, «sur le conseil d'experts de l'islam pour qui cette publication pourrait offenser certains membres de la communauté musulmane et inciter à des actes de violence de la part de certaines minorités radicales», l'éditeur Random House annonçait qu'il renonçait à publier «le Joyau de Médine», de Sherry Jones (1). Une vie romancée d'Aïcha, la troisième épouse de Mahomet, tout juste retirée de la vente en Serbie en raison des menaces à peine voilées (sans jeu de mots...) d'un mufti local. «Nous espérons que cette affaire servira de leçon pour que ce genre de choses ne se produise plus jamais», avait commenté le saint homme, grand ami de la liberté d'expression. Quand on évoque ces faits, Salim Bachi ne cache pas son malaise: «Je trouve triste pour un éditeur de renoncer à sa vocation. Ce qui me fait le plus peur, c'est ce type d'autocensure.»

L'intolérance, la violence, Salim Bachi les connaît bien, lui qui a dû fuir l'Algérie en 1995. Entre terrorisme et contre-terrorisme impitoyables, ce n'était plus supportable. «La vie et l'Algérie sont incompatibles», confiait-il alors à Didier Jacob [voir «l'Obs» du 25 janvier 2001]. Des mots derrière lesquels on entendait résonner ceux de Kundera: «Le roman est incompatible avec l'univers totalitaire.» Depuis ses brillants débuts («le Chien d'Ulysse», paru justement en 2001), Salim Bachi n'a donc fait que ça: écrire des romans. Rien de mieux pour tenter de démêler les fils du chaos général, ou se glisser dans les cerveaux les plus malades. Comme celui du «héros» de «Tuez-les tous», son précédent roman. Difficile d'oublier Pilote - c'est un nom de code -, un des kamikazes du 11-Septembre dont Bachi décrit les dernières heures avant l'attaque. Terré dans un hôtel de Portland, bourré d'alcool et de pilules pour oublier ses doutes, avec à ses côtés une femme ramassée dans la rue qu'il n'arrive même pas à toucher...

«Après avoir montré le pire, il fallait que je mette en lumière ce qu'il y avait de mieux dans l'islam à travers la figure du Prophète. Maintenant, l'interprétation qu'on fera de mon travail ne m'appartient pas...» Un travail splendide. Fluide et précise, la langue de Salim Bachi retrouve les tonalités du conte, les parfums de la grande poésie arabe comme des chroniques classiques (Al-Sîra, Tabari...), longuement relues pour rendre les plus subtiles nuances de l'univers d'où a surgi le prophète de l'islam et fondateur de la nation arabe (les sources judéo-chrétiennes de l'islam sont notamment finement suggérées).

«Raconter l'histoire de cet homme exceptionnel me tenait à coeur, poursuit l'auteur, mais il me semblait nécessaire que les musulmans - et les non-musulmans -, qui entendent toujours parler de lui par des spécialistes ou des agitateurs, puissent se faire leur propre idée de ce personnage. Je n'ai rien inventé, j'ai cherché à le cerner à travers les textes, mais j'ai pensé qu'un roman apporterait nécessairement un éclairage plus apaisé sur la figure de Mahomet. Mais je rêve peut-être...» On voit mal en tout cas ce que le plus sourcilleux des croyants trouverait à redire à ce récit lumineux, à cette polyphonie qui rend à celui qui rêva d'être pour les Arabes à la fois Moïse et Alexandre le Grand tout son poids de chair et de passions bien humaines par le biais de quatre voix. Celles de deux de ses épouses, sans doute les plus aimées, Khadija et Aïcha, d'Abou Bakr, son ami depuis l'enfance et futur premier calife, et de Khalid Ibn al-Walid, ancien ennemi de la nouvelle foi qui après sa conversion devint «le glaive de l'islam».

«Le Coran est un livre très paradoxal, qui apporte à la foi une Révélation et une Loi pour les musulmans. Et c'est peut-être ça qui pose problème actuellement», glisse Salim Bachi. D'ailleurs, les dernières lignes du roman montrent le Prophète sur son lit de mort, entrevoyant ce que certains feront un jour de son message: «Ils prétendront des choses fausses sur ma vie. Ils dresseront le portrait d'un autre homme qu'ils nommeront Mohammad et qu'ils agiteront selon les circonstances. Ils justifieront ainsi leurs turpitudes et dissimuleront leurs faiblesses. Ils seront hors de la sphère de Dieu.»

B.L.

(1) Depuis, le livre a été repris par Beaufort Books, qui va le publier.

«Le Silence de Mahomet», par Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 20 euros.

Source: «Nouvel Observateur» du 11 décembre 2008

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05 décembre 2008

Article de Rachid Benzine sur "Le silence de Mahomet"

L’auteur nous entraîne dans la sphère intime de Mohammed et offre un portrait contrasté de son héros – portrait plein d’empathie mais avec un questionnement critique.

Fin octobre, l’hebdomadaire français L’Express annonçait en première page la publication d’un dossier spécial intitulé: « Jésus-Mahomet: le choc ». En arrière fond de ce titre, deux représentations anciennes des deux Prophètes étaient reproduites: une peinture byzantine pour Jésus, une peinture perse pour Mohammed. Est-ce à cause du titre, contestable au regard de l’histoire des religions comme au regard de la théologie aussi bien musulmane que chrétienne? Est-ce à cause des représentations picturales des visages prophétiques, refusées dans les sociétés musulmanes? (Pour l’édition destinée au Maghreb, le visage de Mohammed avait été voilé, mais pas celui de Jésus). Toujours est-il que ce numéro de L’Express n’a pu circuler dans les pays du Maghreb, qui ont tous interdit sa diffusion. Les thèses qu’il présentait étaient plus que discutables, même s’il se voulait respectueux de l’Islam comme du christianisme. L’interdiction du magazine a-t-elle été motivée par la crainte qu’une partie de l’opinion, au Maghreb, ne soit pas assez mûre pour l’accueillir sereinement? Par le souci de ne pas donner du « grain à moudre » aux courants islamistes ou fondamentalistes? Pour ménager les secteurs religieux les plus conservateurs? La décision n’a pas été expliquée.
Difficile liberté d’expression! Difficile liberté de la presse! Un jeune romancier maghrébin de talent en a fait tout récemment l’expérience puisque ses livres, publiés en France, ne peuvent circuler librement au Maghreb. Il s’agit de Salim Bachi, auteur natif d’Algérie et vivant à Paris, qui a publié voici quelques mois un beau récit intitulé «Le silence de Mahomet». Un roman qui parle librement  du Prophète, avec respect et amour mais sans se soucier d’être fidèle à la tradition. L’exercice, il est vrai, est osé. Peu d’auteurs s’y sont essayés avant lui. Un grand écrivain marocain est ici l’exception : dans les années 1980, Driss Chraïbi a écrit L’Homme du livre, qu’il considérait comme «l’œuvre de sa vie». Dans ce roman où l’on côtoie la poésie, un homme est seul en face de lui-même et lutte pour accéder à la Vérité : c’est Mohammed, trois jours avant qu’il ne reçoive la Révélation. Bachi a choisi une autre approche : l’histoire du Prophète est racontée par un certain nombre de personnages qui ont été les témoins de son aventure humaine et spirituelle. L’auteur nous entraîne dans la sphère intime de Mohammed et offre un portrait contrasté de son héros – portrait plein d’empathie mais avec un questionnement critique.
Les musulmans de nos sociétés ne sont certes pas - pas encore  - habitués à pareille liberté de ton. Mais aujourd’hui, nous voyons le mal partout. Nous sommes choqués de tout, et tentés de dénoncer un «blasphème» à propos de tout ce qui n’est pas conforme à nos conceptions et à nos images. En croyant défendre ce que nous considérons comme sacré, nous donnons le sentiment que l’Islam est hostile à la liberté d’expression, de penser, de créer. Pourtant, ces romans - celui de Bachi comme celui de Chraïbi – rendent plutôt attachante la personne du Prophète pour un non musulman. Si nous n’arrivons même plus à entendre ce que les «autres» disent de positif pour nous, où allons-nous ?   

Par : Rachid Benzine, in Aujourd'hui Le Maroc, le 02.12.2008.

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02 décembre 2008

De la littérature et autres démons, entretien donné au quotidien algérien El Watan.

Salim Bachi. Ecrivain

Le rythme intérieur de l’écriture

Un des plus brillants écrivains de sa génération. Bourse Goncourt pour son premier roman et autres distinctions. Une écriture riche et maîtrisée. Propos à l’occasion de l’édition de son dernier livre en Algérie.

Depuis quand n’êtes-vous pas revenu en Algérie ? Une émotion particulière ? Une appréciation des changements ?

Je ne suis pas venu depuis 1999 où j’avais séjourné à Annaba. Mais, Alger, cela remonte à 1997. Dix ans finalement ! Une partie de ma famille y vit. Sinon, mes souvenirs de cette ville sont liés à des courts séjours espacés dans le temps. Dans les années 1990, il fallait venir ici pour le visa et le souvenir qui m’est resté est celui de la queue devant le consulat de France ! Que dire, sinon, c’est un peu brusque : je viens juste d’arriver et je n’ai pas vu grand-chose encore.

Avez-vous une idée de votre lectorat algérien ?

Franchement, non. En France, je sais que j’ai, en moyenne, 3000 ou 4000 lecteurs par livre. Justement, c’est l’intérêt de les publier aux éditions Barzakh, en espérant avoir un lectorat en Algérie. Sinon, je suis bien incapable de savoir quel est mon lectorat actuel ici. Je ne dispose pas d’informations. Pour l’instant, j’espère être lu et c’est déjà important pour un écrivain ! En fait, quand j’écris, je ne m’interroge jamais sur les gens qui me liront. Je n’écris pas en fonction d’un public attendu. Bien entendu, après, je rencontre mes lecteurs lors des dédicaces, des salons littéraires, etc. Il y a aussi ce qui m’est retourné par le biais de la presse. Mais, même ainsi, je suis incapable de savoir qui ils sont vraiment.

Votre écriture a souvent été qualifiée de lyrique, voire de théâtrale, et là, plutôt shakespearienne. Vous vous dites fasciné par le rythme des mots, la scansion, etc. Quand vous écrivez, vous relisez-vous à haute voix ?

Quand j’ai écrit mon premier roman Le Chien d’Ulysse, j’avais besoin de relire à haute voix pour m’assurer que les phrases et le rythme tenaient. Maintenant, je ne le fais plus. Je relis, certes, mais je n’ai plus besoin de le faire à haute voix. C’est plus un rythme intérieur, surtout dans Tuez-les tous qui est un livre très rythmé, en français, du moins, car, je ne sais pas ce que ça donne dans la traduction en arabe.

Parlons de ce roman qui se passe dans la tête d’un des kamikazes du 11 septembre. Comment l’avez-vous construit ? En travaillant sur documentation ou à partir d’une pure émotion d’un ressenti ?

Au départ, je voulais écrire sur le 11 septembre. Je trouvais que c’était important de le faire en tant qu’écrivain. Ensuite, j’ai commencé à prendre des notes sur ce qui s’était passé ce jour-là, à New-York, et le livre a vraiment démarré à partir de ces quelques notes. Puis, j’ai suivi le personnage et j’ai écrit très vite, en trois semaines ou un mois. C’est le livre que j’ai écrit le plus vite. En fait, ça a été une émotion et, d’une certaine manière, un cri de colère, quelque chose à la limite de la littérature vraiment mais qui, je l’espère, reste de la littérature.

En tout cas, cela semble avoir été pris comme ça. Il n’y pas eu de polémique, ni dans le public ni dans la critique, mais plutôt de la compréhension…

Oui, et j’en suis content car je craignais, au début, que cela ne soit pas le cas. Cela dit, la réception non plus n’a pas été extravagante. Il y a eu aussi, à mon avis, une certaine distance du public, une timidité de la critique. Mais je le comprends, ce n’est pas un livre facile.

Le sujet ne l’est pas non plus. Dans La Kahena , le patrimoine littéraire algérien vous a servi en quelque sorte de décor littéraire. Etait-ce un besoin d’enracinement par rapport à une filiation culturelle ou, disons, un acte spontané coulant de source ?

Un peu des deux, en fait, car, ce qui ressort de ce livre, c’est qu’il y a une tradition algérienne littéraire et qu’elle est encore vivante. Il s’agissait, par ailleurs, d’écrivains qui ont écrit dans les années 1940 et 1950 jusqu’à 1960, et je parlais de cette période dans le roman. Il y a aussi Le Grain magique de Taos Amrouche qui remontait à plus tard encore par ses sources. Comme je ne connaissais pas ces périodes, j’ai voulu les reconstruire à partir de ces écrivains, Dib, Feraoun, Kateb Yacine à propos du 8 mai 1945, par exemple, et même Camus pour mon personnage, le colon Louis Bergagna. C’était aussi pour moi une bonne manière de parler de ce patrimoine très riche, de ces contes kabyles, de la littérature moderne algérienne. Donc, il y a eu vraiment un travail d’enracinement de ce livre dans la littérature algérienne et, en même temps, un hommage à ces écrivains.

Dans les générations suivantes d’écrivains algériens, vers où se portent vos attentions de lecteur ?

Je lis ce que font les autres, c’est sûr. J’essaie de lire les jeunes auteurs comme Sofiane Hadjadj. ou alors Malek Chebel et Yasmina Khadra. Pour me tenir au courant… Je ne lis pas tous leurs livres, je le précise, mais c’est important pour moi de savoir ce qu’ils font et de me situer, ainsi, par rapport aux autres d’un point de vue littéraire.

Une grande érudition apparaît dans vos livres. On vous devine grand lecteur. Vous êtes né en 1971, en Algérie, et vous avez fait l’école fondamentale qui n’est pas connue pour inciter à la lecture…

J’ai fait toutes mes études dans le système éducatif algérien, hormis la période du collège dans un établissement français, mais mon lycée et l’université étaient algériens et j’ai fini par une licence de lettres. Ma passion de la lecture est surtout redevable à ma famille. Il y avait des livres à la maison et j’ai commencé à lire comme ça, poussé par l’appel de cette présence. J’ai toujours lu depuis l’âge de 10-11 ans, beaucoup lu, en fait. Mais plus on écrit, moins on lit. Depuis que je fais moi-même des romans, j’en lis moins. C’est peut-être paradoxal, mais c’est ainsi. Auparavant, j’avais une découverte à entreprendre, l’envie d’apprendre à écrire à travers les livres des autres.

Par rapport à ces années tragiques en Algérie, vous avez tenu à vous démarquer de ce que vous qualifiez de « littérature de l’urgence ». Mais, en même temps, vos romans sont en plein dans l’actualité. Entre urgence et actualité, où situez-vous la démarcation ?

Pour moi, c’est en fonction du travail littéraire que j’établis la délimitation ou démarcation. Est-ce que le livre, en dehors d’une actualité, est porteur d’une esthétique, d’un ouvrage littéraire ? S’il n’est pas riche littérairement et qu’il ne comporte surtout qu’un témoignage, c’est juste un témoignage mais pas un roman. Ce qui m’a toujours dérangé dans la notion de « littérature de l’urgence », c’est que, parfois, au nom du témoignage, on passait sur un travail littéraire qui n’était pas fait en réalité. J’estime que nous sommes tenus de parler de ce qui se passe parce que nous sommes plongés dans un contexte historique qui nous concerne. La littérature a sans doute affaire à des « états d’urgence », mais elle ne peut les traiter que par les voies de la littérature.

Il arrive que les écrivains entrent directement dans le champ politique. On l’a vu avec Boudjedra pour Les Fils de la haine, Sansal avec Poste restante et, récemment, Khadra avec un pamphlet dans un journal espagnol. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’ils agissent ainsi en tant que citoyens et que c’est remarquable. Il n’y pas de honte à cela. C’est important que des personnes qui écrivent et pensent interviennent dans le débat politique. A mon avis, ça ne gâche ni leur travail littéraire ni ne l’embellit, d’ailleurs.

C’est quelque chose qu’un écrivain fait à côté de son écriture. La politique, à mon sens, n’a rien à voir avec le travail littéraire. Mais, en tant que citoyen, on a le droit de dire ce que l’on pense d’une situation donnée. Est-ce que cela interfère sur l’écriture romanesque ou autre ?

Cela dépend des écritures, des auteurs. Mais les écrivains que vous venez de me citer sont quand même connus pour travailler sur le texte et pour porter la littérature en eux. Je trouve triste qu’on ne veuille pas écouter aussi une parole politique. Celle-ci est toujours discutable, bien sûr. Toute parole, toute littérature ou tout écrit est discutable. C’est là qu’il faut être capable d’accepter une parole donnée. Ce qui est triste, c’est qu’elle n’arrive pas à destination, qu’elle soit censurée ou que l’auteur aussi n’accepte pas la critique qui peut lui être retournée.

Après Les Douze contes de minuit, sur quel jour va se lever votre travail littéraire ?

En fait, le prochain est un petit livre sur Rome parce que, pendant un an, j’ai été pensionnaire de la villa Médicis et j’avais un contrat avec un éditeur pour écrire un livre sur l’histoire romaine qui doit sortir en 2008. Il traite de la République de Rome vue avec un peu de dérision par un Algérien, un descendant de Numidie et, d’une certaine manière, de Romain parce que (rires), la Numidie a aussi été Rome. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu des empereurs romains d’origine berbère. C’est donc Rome vue du côté de l’Algérie. C’est bien connu, tous les chemins y mènent, même les nôtres.

BIO-EXPRESS

Né en 1971 à Annaba, Salim Bachi a commencé à écrire depuis l’adolescence. Après une licence de lettres en Algérie, il se rend en France, en 1977, pour y poursuivre ses études. Il y demeure une année. En 1996, il s’installe à Paris. Son premier roman, Le Chien d’Ulysse, publié en 2001 aux éditions Gallimard, a reçu un accueil élogieux de la critique et lui a valu la Bourse Goncourt du premier roman ainsi que la bourse du prince Pierre de Monaco et celle de la Découverte. En 2003, il publie la Kahena (Prix Tropiques 2004), puis, en 2006, Tuez-les tous, portant sur les attentats du 11 septembre. Dans ces premiers romans, il a construit une ville imaginaire, Cyrtha, symbole évident de l’Algérie. En 2005, il publie aux éditions du Rocher Autoportrait avec Grenade, autofiction basée sur un séjour en Andalousie. Son recueil de nouvelles les Douze contes de minuit (Ed. Gallimard, 2007) achève le cycle de Cyrtha. Il est réédité quasi simultanément en Algérie par les éditions Barzakh qui ont déjà édité la traduction en arabe de Tuez-les tous.

Par Ameziane Ferhani

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