08 juin 2009
Etreintes brisées d'Almodovar...
Etreintes brisées de Pedro Almodovar veut d'être vu non pas parce qu'il brasse les références au cinéma, le sien à travers la recréation de Femmes au bord de la crise de nerfs, ou celui du Voyage en Italie de Rossellini. Il vaut surtour par l'histoire simple et tragique qu'il raconte. Un metteur en scène, Mateo, tombe amoureux de la femme d'un autre, Lena, qui est aussi son actrice et par conséquent sa muse. Toutes les complications autour de cette histoire simple viennent surtout parasiter l'essentiel. C'est comme si Almodovar refusait de dérouler son film sans passer par les filtres, les dédoublements, les fausses pistes comme autant de tics et de clichés qui ont fait sa gloire et dont il peine à se débarrasser. C'est sans doute la faiblesse du film qui tient surtout par la grâce de Penelope Cruz, dont le talent n'a jamais été aussi éclatant et qui sans elle aurait pu sombrer dans un magma d'autocitations et de labyrinthes inutiles.
Lena est la femme déchirée entre un vieil homme qui a sauvé son père, et qui est son époux, et un cinéaste qui la révèle comme actrice et avec qui elle finira par fuir. Les amants s'en vont s'échouer sur Lanzarote, une île noire et volcanique des Canaries, une île frappée de stérilité. Là-bas, ils changent de nom et se réfugient dans un amour où la seule fin serait de mourir ensemble comme les amants ensevelis sous la lave dans Le voyage en Italie. Mais les amants peuvent-ils fuir le monde? Et le destin de ces derniers est-il seulement de partir et de mourir ensemble? Pour leur malheur, l'une perdra la vie dans un accident de voiture tandis que l'autre perdra la vue et ne pourra plus jamais exercer son art. Il sera à jamais séparé de ses deux passions, Lena et le cinéma. Il se contentera d'écrire des scénarii sous la bonne garde de son ancienne assistante et de son fils. Pour Almodovar, l'art demeure l'ultime aventure humaine puisque Mateo, bien qu'aveugle, montera à nouveau le film qu'il avait laissé inachevé et qui lui permettra ainsi de retrouver la voix de Lena éternellement captive de la pellicule, vivante mais lointaine, comme les amants du Vésuve...
01 juin 2009
Une interview donnée pour une journal tunisien et censurée...
Chers amis lecteurs du blog, il m'arrive de plus en plus souvent de donner des interviews à propos du Silence de Mahomet pour des journaux algériens et tunisiens qui, mystérieusement, ne paraissent jamais. Souvent les journalistes qui m'ont interrogé ne me donnent plus de nouvelles ni de l'interview ni de la raison de sa non parution. Pour celle-ci, prévue pour un journal tunisien que je ne cite pas, et donnée à un journaliste dont seules apparaissent des initiales non reconnaissables pour d'évidentes raisons de sécurité, j'ai tenu à ce qu'elle paraisse sur le blog. Il faut dire que le journaliste qui m'a posé les questions qui suivent a eu, lui, l'élégance de me tenir au courant de ses déboires... Je compte publier les deux autres interview "disparues" dans d'autres messages de ce blog. Celles-ci me demandent en général beaucoup de temps, et je ne vois pas pourquoi en priver d'éventuels lecteurs...
D’expression française, résidant à
Paris depuis plusieurs années, Salim Bachi est l’un des écrivains algériens les
plus talentueux de sa génération. À trente-huit ans, il est l’auteur de six
ouvrages parmi lesquels, chez Gallimard, «Le chien d’Ulysse» et « La Kahéna
Salim Bachi
« Le Prophète Mohammad est
plus un homme d’avenir… »
F.H : Dans «Le silence de Mahomet», vous avez choisi de raconter la
vie du Prophète à travers le témoignage de quatre personnes qui l’ont connu.
S’agissait-il d’un souci stylistique, avant tout ? Ou bien aviez-vous fui
l’idée de faire parler le Prophète lui-même, ce qui aurait été perçu comme
«blasphématoire» ?
SALIM BACHI : J’aimais l’idée esthétique de
l’alternance des points de vue, de la polyphonie générale du roman, un peu
comme dans les Évangiles ou, plus près de nous, dans «Le bruit et la fureur» de Faulkner… Cette idée que le mystère ne
peut être levé et que seul l’entrecroisement des regards, des points de vue,
peut nous permettre d’accéder à un certain plan de la réalité, et de la vérité
aussi. Quant à faire parler Mohammad, non je ne le voulais pas, cela aurait été
une forme d’escroquerie et un piètre hommage à un homme aussi fascinant.
S.B. : Il n’y a aucune preuve, dans un
sens comme dans l’autre. La discussion est toujours ouverte, et certains
historiens actuels penchent tout de même pour un Mohammad lettré. Pour ma part,
il était intéressant, dans une fiction, d’aller à contre-courant de la doxa. Il
me paraissait étrange qu’un caravanier aussi important que Mohammad ne
connaisse pas les rudiments de l’écriture ou de la lecture…
S.B. : Je ne vois pas en quoi le fait
que Mohammad ait été ou non instruit valide ou invalide la parole coranique et
son caractère divin. Je crois que ce sont deux problématiques différentes. Il
faut tout de même dire, n’en déplaise à certains, que la parole de Dieu est
inscrite en langue arabe, et que cette langue préexistait, et était écrite,
avant la révélation. Le miracle de l’islam est surtout la foi qu’il a suscitée
à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé. Que Mohammad
ait su lire et écrire, ou qu’il fût illettré, ne change en rien ces faits à la
fois religieux et historiques. L’islam existe bel et bien.
S.B. : «Iqra’» veut dire «Lis !». Si on se
base sur le seul Coran, cela voudrait dire que l’homme en question savait déjà
lire… Quant aux poètes, ils peuvent aussi bien
être illettrés ; cela s’appelle encore «la littérature orale», ou «l’oralité»…
Quant à la notion d’apprentissage, dans la même sourate, «et nous lui
avons appris ce qu’il ignorait» (la
traduction approximative), je ne vois pas en quoi cela concerne la lecture ou l’écriture ; le savoir divin est
autre chose, et il se peut que la sourate
parle de l’Homme en général…
S.B. : Mohammad s’est toujours défini
comme un homme comme les autres, ou presque. Il s’est toujours défendu de ses
détracteurs qui l’accusaient d’être un magicien ou un homme inspiré par les
djinns. Et l’on veut à présent accepter une version de la vie de Mohammad où le
merveilleux joue un rôle aussi important ! Soit on accepte la fable et le
merveilleux, et alors on se range du côté des premiers détracteurs de l’islam,
certains Qorayshites, soit on raisonne un peu et on écarte cette explication
magique de la disparition de Mohammad pendant qu’il était recherché par les
hommes d’Abou Jahl. Je crois que la sacralité de Mohammad, que personne ne met
en doute ici, ne se manifeste pas de cette manière par des tours des
passe-passe. L’homme est sacré parce qu’il a été le réceptacle de la parole
divine et seulement pour cela. Tout le reste appartient à l’Histoire, ou au mythe.
Je me range du côté de l’Histoire comme vous vous en doutez.
S.B. : Sans doute ce qui a été dit à
propos de Mohammad est en grande partie inventé. Nous savons peu de choses de sa
vie, en réalité. Le mythe a enveloppé l’homme. Un homme déroutant, complexe,
incompris des siens à son époque et encore incompris de nos jours. C’est ce qui
me fait penser que Mohammad est encore à découvrir, c’est plus un homme
d’avenir en quelque sorte. Il reste le Coran où l’on peut encore lire quelque
chose de l’histoire de cet homme. Beaucoup d’historiens actuels en reviennent
au Coran comme source ultime de la vie de Mohammad. Il n’y a qu’à lire les
livres de Youssef Seddik ou de Hichâm Djaït, dont la source principale reste le
texte coranique.
S.B. : Comme on ne sait pas grand-chose
de cette première période de la vie de Mohammad, je me suis laissé aller à
l’imaginaire pour combler les manques. J’ai imaginé la jeunesse d’un homme
sensible dans un milieu qui l’était moins, d’un homme taraudé par l’idée de la
finitude de l’Homme, traversé par les courants de l’Histoire. Un homme qui
était à la fois un commerçant, un voyageur et un lettré, un initié si l’on
veut. J’ai voulu aussi parler de l’homme d’une seule femme, Khadija, à qui il
sera fidèle jusqu’à sa mort, loin des clichés que les musulmans ont en partie
colportés de l’homme aux multiples épouses.
S.B. : Oui j’en avais conscience, j’en
ai toujours conscience. Mais j’ai tenté d’écrire ce roman pour faire connaître,
loin des clichés actuels, l’homme Mohammad, pour le faire connaître à tous,
musulmans ou non, sans jamais chercher à provoquer ou à choquer. J’ai essayé
d’être honnête dans mon travail d’écrivain, c’est d’ailleurs ce que je fais
toujours, et c’est pourquoi l’on m’a si souvent censuré en Algérie. Si mon
travail était si malhonnête que cela, les lecteurs l’auraient rejeté d’eux-mêmes
et s’en seraient détournés. Mais le fait même que mes livres atteignent leur
cible, parce qu’ils ne cherchent pas à masquer la vérité, inquiète au plus haut
point certaines personnes.
S.B. : Non, jamais. Je préfèrerais ne
pas écrire plutôt que me censurer. Je n’ai jamais rien caché du monde ou de ce
que j’étais, profondément, dans mes livres. Maintenant, il faut pouvoir les
lire, et aussi savoir lire entre les lignes….
S.B. : Si l’islam avait dû se coucher à
la première provocation venue, il n’existerait plus. Non, il faut penser qu’une
civilisation millénaire n’a que faire de petites broutilles comme des romans,
ou d’attaques sans envergure. La civilisation naît aussi de sa capacité à se
critiquer elle-même et de sa capacité à accepter la critique d’autrui pour se
remettre en cause et progresser. Je crois que les problèmes des musulmans sont
des problèmes posés par la définition même de ce que doit être la modernité
pour eux. Comment revenir au-devant de la scène mondiale, s’affirmer à nouveau
en tant que grande civilisation, ouverte et tolérante, telle qu’elle le fût à
de nombreuses reprises de son histoire ? À l’époque du califat d’Abd-Al-Rahman
III, à Cordoue au Xe siècle, le personnage le plus important après
le calife était un juif qui s’appelait Hasdaï Ibn Shaprut, et qui était
l’émissaire et le médecin du calife. Al Hakam II, son successeur, un musulman, constitua
la plus grande bibliothèque de l’Occident et en confia la garde à deux femmes…
Alors, que se passe-t-il aujourd’hui dans certains pays musulmans ?
Pourquoi ne sont-ils même plus fidèles à leur propre histoire ?
S.B. : Oui, c’est cela, exactement.
Vous avez en partie répondu à la question. Qu’est devenu l’héritage musulman
depuis quelques siècles ? Brûler des livres, tuer des innocents, c’est
cela l’islam ? Je vous laisse à méditer ces quelques vers d’Ibn
Hazm : «Vous pouvez bien brûler mes
livres ; vous ne pourrez brûler leur contenu, bien à l’abri au fond de mon
cœur. / Là où m’entraîne ma monture, il me suit, faisant halte là où j’ai fait
halte, et avec moi, dans ma tombe, il sera enterré. / Cessez donc de brûler
parchemins et papiers, et professez plutôt votre science afin que tous voient
qui est le véritable savant. / Sinon, commencez par reprendre le chemin des
bibliothèques, car combien de voiles vous faudra-t-il écarter, avant d’accéder
à ce que vous désirez pour l’amour de Dieu.»
S.B. : Comme vous le savez bien, les
transitions sont souvent les choses les plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas ; j’irai «là
où m’entraîne ma monture»…
Propos
recueillis par
F.H
(pseudonyme).
* «Le silence de Mahomet» par
Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 2008.





