Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

02 novembre 2009

Ulysse 2009, un voyage symbolique

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L'écrivain-diplomate Daniel Rondeau a organisé une croisière à bord du ravitailleur la «Meuse» sur les pas d'Ulysse, de Malte à Beyrouth. À bord, le romancier Salim Bachi qui nous donne ses impressions.

J'ai posé mon ordinateur dans le PC Cargaison du major Diet. C'est une grande salle carrée avec une vue panoramique sur la mer et la Meuse, le pétrolier ravitailleur de la Marine nationale. Le major est un homme rond, rieur, et porte une fine moustache. Il n'a pas son pareil pour blaguer. Pour lui, matelots de fortune, nous sommes un peu l'œil du couillon, entendez du novice. Il existe d'ailleurs un beau ramage de la marine française, me prouve le commandant en second en me tendant un dictionnaire. Une couchette est une caille, un escalier, une échappée. Pour la première expression, il suffit de deviner ce qui manque le plus au matelot pour comprendre. La Meuse n'est pas un bateau « féminisé ». On y rencontre trois femmes, charmantes, pour cent soixante gaillards. Sur les bateaux « féminisés », près d'un quart de l'équipage se conjugue au féminin pluriel, les douches, les toilettes ne sont pas mixtes. Un grand progrès dans un univers masculin. À bord de la Meuse, nous traversons la Méditerranée tels des Ulysse modernes. L'opération de charme montée par Daniel Rondeau, écrivain et ambassadeur de France à Malte, convoie des écrivains de tous horizons, méditerranéens de cœur et d'esprit.

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Sur la fenêtre du PC Cargaison se pose un moineau, loin de toute terre, frêle et tremblant sous le vent qui cingle le roof. Il ne faut surtout pas le chasser, sinon il mourra d'épuisement et se noiera en mer, m'explique le major Diet, attentif aux petites choses, seigneur et maître de ce navire. Il le pense en tout cas. Son supérieur, le commandant Hudault, capitaine de frégate, ancien sous-marinier, ne doit pas être du même avis que lui. Le Pacha, un peu timide, tient d'ailleurs la thèse de Yann Queffélec à propos du naufrage du Bugaled Breizh pour fantaisiste. Il le démontre devant les écrivains rassemblés dans le carré de commandement. Il les a conviés à déjeuner. Selon lui, personne n'aurait pu tenir secrète une telle information. D'autant plus qu'il s'agit là de la collision d'un sous-marin avec un chalutier. Les navires disposent tous d'Internet, les marins ont des téléphones portables, et n'importe lequel d'entre eux, en conflit avec sa hiérarchie, aurait pu alerter la presse. Ceci sans compter sur des êtres humains qui n'auraient pu vivre avec la mort d'autres marins sur la conscience.

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Revenons à Ulysse. L'idée est belle, elle est celle d'un écrivain. Daniel Rondeau a voulu rassembler un aréopage de gens de lettres et les trimbaler sur la mer, de Malte à Beyrouth, en passant par Tunis, Tripoli et Chypre pour porter la bonne parole. Les scribes, espèce grégaire, voyagent parfois en première classe à bord de TGV. Rarement ils s'aventurent à bord d'un PR (1) de la marine, partageant les cabines des officiers et des sous-officiers, sur une couchette assez confortable où le roulis de la mer achève d'endormir ces compagnons d'Ulysse et de Circé.

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Exercice de sécurité à bord de la Meuse. Le défi : éteindre un incendie sur un bateau bourré de carburants - il y en a deux, le F76 pour le bateau et le F44 pour les avions -, risque principal à bord d'un navire qui n'est jamais engagé au combat en théorie. Dans la salle des machines, la maison des morts, Hadès bruyant, je rencontre les deux autres femmes du bateau, Tabatha et Samantha. Les deux moteurs ont été baptisés ainsi par les soutiers qui brûlent et respirent le gasoil à longueur de temps. Il faut porter un casque antibruit pour descendre dans le ventre de la baleine. Pour l'odeur et la chaleur, on s'y fait, semble-t-il, au point que l'un des mécanos me dit qu'il ne sent plus rien. Un autre me confiera plus tard qu'il aimerait travailler à bord d'un sous-marin à propulsion nucléaire. Comme il est d'origine étrangère, on risque de l'écarter de la formation. On ne fait pas encore confiance aux marins français de la seconde génération. Très peu s'intègrent, semble-t-il, en butte souvent aux petites vexations des autres marins. Lui, forte gueule, se défend et se fait respecter. D'autres préfèrent démissionner ou courber l'échine en sachant que certains postes leur sont interdits.

Sur le rivages des Syrtes

Le major Diet enfile une ceinture d'outils et se dirige vers la buanderie où il équipera ses hommes avec d'épaisses tenues ignifuges et des bouteilles d'oxygène. L'exercice durera une demi-heure. Ensuite les marins s'exerceront au fusil à pompe. Comme l'explique le commandant Hudault - il a écrit une pièce de théâtre sur Ponce Pilate - la Meuse est légèrement armée pour la défense.

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À chaque escale, nous parlons d'écrivains célèbres, amoureux éperdus de la Mer blanche, nommée ainsi par les Arabes. Massignon, Camus, Flaubert, Victor Hugo et bien entendu Homère sont au programme de visites parfois propices au conte, souvent protocolaires. Pour un Salah Stétié en verve de conteur, combien il manque d'enchanteurs comme Kateb Yacine, Driss Chraïbi et Naguib Mahfouz qui ont exprimé quelque chose de ce monde lumineux et pourtant changeant comme le ciel et la mer couleur de vin si chère à l'aède. Victor Bérard, traducteur de L'Odyssée, fut le premier à voir dans l'épopée un récit de voyage à l'usage du marin phénicien puis grec. Mais la traversée de la Méditerranée de nos jours, avec ses drames, ses guerres, ses harragas, est un cauchemar dont certains s'éveillent peu ou jamais. Faut-il pour autant renoncer au chant, à la poésie ? Daniel Rondeau ne le pense pas. L'exercice est terminé. Le feu est circonscrit, annonce une voix à travers le haut-parleur du navire.

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À Tripoli, échoués sur le rivage des Syrtes, nous donnons une conférence sous haute surveillance à l'Institut français. Les étudiants en littérature n'ont pas eu l'autorisation de venir entendre parler d'Albert Camus. Seuls les écrivains de l'Union libyenne, deux ou trois journalistes à l'allure de petites frappes, nous accueillent en nous faisant la leçon sur le colonialisme, l'européocentrisme, et toutes les calamités dont se rendent coupables les Occidentaux. L'après-midi, nous marchons dans le vieux Tripoli sous le soleil. Il paraît que le pays s'entrouvre. Sur le mur de la citadelle, un panneau annonce en arabe : « Nous sommes heureux de vivre à l'ère du guide suprême ». Le Cyclope a encore de beaux jours devant lui.

(1) Pétrolier-ravitailleur.

Article paru dans Le Figaro littéraire du 29. 10. 2009

Photos d.r. salim bachi

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09 septembre 2009

Une rentrée littéraire...

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La rentrée littéraire m'intéresse toujours. J'ai beau essayer de me défaire de cette passion délétère, mais c'est plus fort que moi. Je m'amuse à lire mes amis qui y participent souvent à leur corps défendant et me plaît à lire les critiques, les engouements du moment, le jeu des pronostics concernant les prix littéraires. D'ailleurs, regardez, on parie beaucoup sur Marie NDiaye en ce moment, dont le livre est formidable et plaît de plus en plus. Trois femmes puissantes, trois portraits, est si admirablement écrit qu'il serait juste qu'il obtienne un prix en novembre. J'aimerais aussi vous conseiller de lire les romans de mes amis, Abdourahman A.Wabéri et Olivier Sebban, Passage des larmes aux éditions Lattès et Le jour de votre Nom, au Seuil, deux livres aux thématiques voisines puisqu'ils traîtent de l'éloignement et de l'exil dans des contextes différents; l'un se penche sur son enfance djiboutienne, avec en toile de fond la figure de Walter Benjamin l'autre sur la seconde guerre mondiale et les camps de concentration en France, oui, j'ai bien dit en France... Ce que l'on oublie parfois. D'ailleurs, il ne serait pas étonnant que ces deux romans fassent parler d'eux ou alors il n'y a pas de justice en automne!

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16 juillet 2009

Le silence de Mahomet en grec

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Chers amis, je vous annonce la publication du Slence de Mahomet en grec chez Nefeli. Je vous souhaite également de bonnes vacances d'été et de fructueuses lectures au bord de la mer, à la montagne, en pleine campagne ou plus simplement chez vous, dans votre chambre, comme je l'ai fait longtemps. Comme j'écris un nouveau roman, une sorte de conte initiatique, je n'ai guère le temps de m'occuper du blog et donc mes messages se font rares mais précieux! Mais comme on dit à la télé, je vous retrouverai à la rentrée des classes...

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01 juin 2009

Une interview donnée pour une journal tunisien et censurée...

Chers amis lecteurs du blog, il m'arrive de plus en plus souvent de donner des interviews à propos du Silence de Mahomet pour des journaux algériens et tunisiens qui, mystérieusement, ne paraissent jamais. Souvent les journalistes qui m'ont interrogé ne me donnent plus de nouvelles ni de l'interview ni de la raison de sa non parution. Pour celle-ci, prévue pour un journal tunisien que je ne cite pas, et donnée à un journaliste dont seules apparaissent des initiales non reconnaissables pour d'évidentes raisons de sécurité, j'ai tenu à ce qu'elle paraisse sur le blog. Il faut dire que le journaliste qui m'a posé les questions qui suivent a eu, lui, l'élégance de me tenir au courant de ses déboires... Je compte publier les deux autres interview "disparues" dans d'autres messages de ce blog. Celles-ci me demandent en général beaucoup de temps, et je ne vois pas pourquoi en priver d'éventuels lecteurs...


 

D’expression française, résidant à Paris depuis plusieurs années, Salim Bachi est l’un des écrivains algériens les plus talentueux de sa génération. À trente-huit ans, il est l’auteur de six ouvrages parmi lesquels, chez Gallimard, «Le chien d’Ulysse» et «

La Kahéna

», dont l’action se passe à Cyrtha, une ville algérienne imaginaire… mais bien algérienne. Après un recueil de nouvelles, «Les douze contes de Minuit», il publie «Le silence de Mahomet» en septembre 2008. Dans ce roman, il restitue, à travers quatre voix – celle de Khadija sa première épouse, d’Aïcha sa dernière épouse, du calife Abou Bakr et du général Khalid Ibn al-Walid, la vie du fondateur de l’islam, en prenant le parti de montrer l’homme qu’il était, et en remontant aux origines d’une si grande religion dont le seul miracle, en réalité, est la foi qu’elle «a suscitée à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé». Portrait d’un homme impressionnant, à la fois documenté et imaginatif, audacieux mais sans être irrévérencieux, «Le silence de Mahomet» donne à réfléchir en se faisant le pendant d’un temps où l’islam, tel que voulu initialement par son fondateur, est devenu presque invisible… Une position qui, justement, pourrait gêner certaines personnes prêtes à interdire ce roman. Salim Bachi s’explique dans cette interview…

Salim Bachi

« Le Prophète Mohammad est plus un homme d’avenir… »

 

F.H : Dans «Le silence de Mahomet», vous avez choisi de raconter la vie du Prophète à travers le témoignage de quatre personnes qui l’ont connu. S’agissait-il d’un souci stylistique, avant tout ? Ou bien aviez-vous fui l’idée de faire parler le Prophète lui-même, ce qui aurait été perçu comme «blasphématoire» ?

SALIM BACHI : J’aimais l’idée esthétique de l’alternance des points de vue, de la polyphonie générale du roman, un peu comme dans les Évangiles ou, plus près de nous, dans «Le bruit et la fureur» de Faulkner… Cette idée que le mystère ne peut être levé et que seul l’entrecroisement des regards, des points de vue, peut nous permettre d’accéder à un certain plan de la réalité, et de la vérité aussi. Quant à faire parler Mohammad, non je ne le voulais pas, cela aurait été une forme d’escroquerie et un piètre hommage à un homme aussi fascinant.

 F.H : Dès le début du roman, et sous la voix de Khadija, vous prenez le parti de présenter un Mohammad qui n’est pas sorti de l’illettrisme avec la révélation du Coran, mais qui était déjà bien instruit. Par quelles preuves justifiez-vous ce choix ?

S.B. : Il n’y a aucune preuve, dans un sens comme dans l’autre. La discussion est toujours ouverte, et certains historiens actuels penchent tout de même pour un Mohammad lettré. Pour ma part, il était intéressant, dans une fiction, d’aller à contre-courant de la doxa. Il me paraissait étrange qu’un caravanier aussi important que Mohammad ne connaisse pas les rudiments de l’écriture ou de la lecture…

 F.H : Dans cette version du Prophète instruit et cultivé, où réside le miracle du Coran qui passe pour être le principal, si ce n’est le seul prodige de l’apparition de l’islam ?

S.B. : Je ne vois pas en quoi le fait que Mohammad ait été ou non instruit valide ou invalide la parole coranique et son caractère divin. Je crois que ce sont deux problématiques différentes. Il faut tout de même dire, n’en déplaise à certains, que la parole de Dieu est inscrite en langue arabe, et que cette langue préexistait, et était écrite, avant la révélation. Le miracle de l’islam est surtout la foi qu’il a suscitée à travers les siècles, et les civilisations qui en ont découlé. Que Mohammad ait su lire et écrire, ou qu’il fût illettré, ne change en rien ces faits à la fois religieux et historiques. L’islam existe bel et bien.

 F.H : Le miracle du Coran consisterait, selon certains, dans le fait que, en disant «Iqra’» à Mohammad, Dieu l’aurait instruit, aussi seraient acculés tous ceux qui prétendraient que le Coran est la parole du Prophète lui-même, un illettré ne pouvant produire une telle poésie… 

S.B. : «Iqra’» veut dire «Lis !». Si on se base sur le seul Coran, cela voudrait dire que l’homme en question savait déjà lire… Quant aux poètes, ils peuvent aussi bien être illettrés ; cela s’appelle encore «la littérature orale», ou «l’oralité»… Quant à la notion d’apprentissage, dans la même sourate, «et nous lui avons appris ce qu’il ignorait» (la traduction approximative), je ne vois pas en quoi cela concerne la lecture ou l’écriture ; le savoir divin est autre chose, et il se peut que la sourate parle de l’Homme en général…

 F.H : Le Khaled Ibn al-Walid de votre roman raconte une version de l’épisode où les hommes d’Abou Jahl ont failli attenter à la vie de Mohammad qui est différente de celle que nous connaissons et laquelle est justifiée par un verset du Coran. On ne voit donc pas de «prodige». En débarrassant l’histoire du Prophète de son côté «merveilleux», cherchiez-vous à rappeler la volonté du fondateur de l’islam, à savoir celle de ne pas être divinisé ?

S.B. : Mohammad s’est toujours défini comme un homme comme les autres, ou presque. Il s’est toujours défendu de ses détracteurs qui l’accusaient d’être un magicien ou un homme inspiré par les djinns. Et l’on veut à présent accepter une version de la vie de Mohammad où le merveilleux joue un rôle aussi important ! Soit on accepte la fable et le merveilleux, et alors on se range du côté des premiers détracteurs de l’islam, certains Qorayshites, soit on raisonne un peu et on écarte cette explication magique de la disparition de Mohammad pendant qu’il était recherché par les hommes d’Abou Jahl. Je crois que la sacralité de Mohammad, que personne ne met en doute ici, ne se manifeste pas de cette manière par des tours des passe-passe. L’homme est sacré parce qu’il a été le réceptacle de la parole divine et seulement pour cela. Tout le reste appartient à l’Histoire, ou au mythe. Je me range du côté de l’Histoire comme vous vous en doutez.

 F.H : Dans une interview parue dans la revue italienne Francofonia, vous dites : «La figure de Mahomet, telle qu’elle a été transmise au cours de l’histoire, me fascinait. J’ai voulu passer derrière le miroir.» Ce travail étant fait, qu’avez-vous découvert ? D’autres choses se sont-elles «révélées» à vous lors du processus d’écriture même ?

S.B. : Sans doute ce qui a été dit à propos de Mohammad est en grande partie inventé. Nous savons peu de choses de sa vie, en réalité. Le mythe a enveloppé l’homme. Un homme déroutant, complexe, incompris des siens à son époque et encore incompris de nos jours. C’est ce qui me fait penser que Mohammad est encore à découvrir, c’est plus un homme d’avenir en quelque sorte. Il reste le Coran où l’on peut encore lire quelque chose de l’histoire de cet homme. Beaucoup d’historiens actuels en reviennent au Coran comme source ultime de la vie de Mohammad. Il n’y a qu’à lire les livres de Youssef Seddik ou de Hichâm Djaït, dont la source principale reste le texte coranique.

 F.H : La première partie du roman, racontée par Khadija, est probablement la plus littéraire et la plus poétique des quatre. On voit donc bien l’effort de création supplémentaire que vous y avez investi, sachant que peu de choses concernant la vie du Prophète avec sa première épouse sont connues. Avez-vous donc débridé votre imaginaire ou bien posé certaines limites à la voix de Khadija ?

S.B. : Comme on ne sait pas grand-chose de cette première période de la vie de Mohammad, je me suis laissé aller à l’imaginaire pour combler les manques. J’ai imaginé la jeunesse d’un homme sensible dans un milieu qui l’était moins, d’un homme taraudé par l’idée de la finitude de l’Homme, traversé par les courants de l’Histoire. Un homme qui était à la fois un commerçant, un voyageur et un lettré, un initié si l’on veut. J’ai voulu aussi parler de l’homme d’une seule femme, Khadija, à qui il sera fidèle jusqu’à sa mort, loin des clichés que les musulmans ont en partie colportés de l’homme aux multiples épouses.

 F.H : En vous engageant dans ce projet, aviez-vous conscience des risques que cela comportait, quand on voit que certains désapprouvent, parfois violemment, votre démarche, et que votre livre est introuvable dans certains pays ?

S.B. : Oui j’en avais conscience, j’en ai toujours conscience. Mais j’ai tenté d’écrire ce roman pour faire connaître, loin des clichés actuels, l’homme Mohammad, pour le faire connaître à tous, musulmans ou non, sans jamais chercher à provoquer ou à choquer. J’ai essayé d’être honnête dans mon travail d’écrivain, c’est d’ailleurs ce que je fais toujours, et c’est pourquoi l’on m’a si souvent censuré en Algérie. Si mon travail était si malhonnête que cela, les lecteurs l’auraient rejeté d’eux-mêmes et s’en seraient détournés. Mais le fait même que mes livres atteignent leur cible, parce qu’ils ne cherchent pas à masquer la vérité, inquiète au plus haut point certaines personnes.

 F.H : Cela vous a-t-il freiné en quoi que ce soit pendant l’écriture ?

S.B. : Non, jamais. Je préfèrerais ne pas écrire plutôt que me censurer. Je n’ai jamais rien caché du monde ou de ce que j’étais, profondément, dans mes livres. Maintenant, il faut pouvoir les lire, et aussi savoir lire entre les lignes….

 F.H : En parlant de cela, pensez-vous, en tant qu’écrivain, qu’intellectuel, que tant de provocation aujourd’hui à l’égard de la religion des musulmans, au nom de l’art et de la liberté d’expression (l’épisode le plus récent étant la parution du «Joyau de Médine», le premier roman de l’Américaine Sherry Jones) soit une réponse à toute cette censure et à ce «silence» relatifs à l’islam ?

S.B. : Si l’islam avait dû se coucher à la première provocation venue, il n’existerait plus. Non, il faut penser qu’une civilisation millénaire n’a que faire de petites broutilles comme des romans, ou d’attaques sans envergure. La civilisation naît aussi de sa capacité à se critiquer elle-même et de sa capacité à accepter la critique d’autrui pour se remettre en cause et progresser. Je crois que les problèmes des musulmans sont des problèmes posés par la définition même de ce que doit être la modernité pour eux. Comment revenir au-devant de la scène mondiale, s’affirmer à nouveau en tant que grande civilisation, ouverte et tolérante, telle qu’elle le fût à de nombreuses reprises de son histoire ? À l’époque du califat d’Abd-Al-Rahman III, à Cordoue au Xe siècle, le personnage le plus important après le calife était un juif qui s’appelait Hasdaï Ibn Shaprut, et qui était l’émissaire et le médecin du calife. Al Hakam II, son successeur, un musulman, constitua la plus grande bibliothèque de l’Occident et en confia la garde à deux femmes… Alors, que se passe-t-il aujourd’hui dans certains pays musulmans ? Pourquoi ne sont-ils même plus fidèles à leur propre histoire ?

 F.H : De prime abord, en apprenant le titre de votre roman, on a l’impression que « le silence de Mahomet » renvoie à la violente actualité du moment : la fausse image de l’islam qui écrase celle qui devrait être véhiculée. N’est-il pas également question de cela dans votre livre, symboliquement, quand on sait que dans votre précédent roman, «Tuez-les tous», il s’agit du thriller intérieur d’un terroriste du 11-septembre, la veille de l’attentat ?

S.B. : Oui, c’est cela, exactement. Vous avez en partie répondu à la question. Qu’est devenu l’héritage musulman depuis quelques siècles ? Brûler des livres, tuer des innocents, c’est cela l’islam ? Je vous laisse à méditer ces quelques vers d’Ibn Hazm : «Vous pouvez bien brûler mes livres ; vous ne pourrez brûler leur contenu, bien à l’abri au fond de mon cœur. / Là où m’entraîne ma monture, il me suit, faisant halte là où j’ai fait halte, et avec moi, dans ma tombe, il sera enterré. / Cessez donc de brûler parchemins et papiers, et professez plutôt votre science afin que tous voient qui est le véritable savant. / Sinon, commencez par reprendre le chemin des bibliothèques, car combien de voiles vous faudra-t-il écarter, avant d’accéder à ce que vous désirez pour l’amour de Dieu.»

 F.H : Désormais, après ce roman d’apparence transitoire, avez-vous l’intention de retourner à Cyrtha, votre premier amour, ou bien d’aller encore un peu plus dans les «voix» de la religion ?

S.B. : Comme vous le savez bien, les transitions sont souvent les choses les plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas ; j’irai «là où m’entraîne ma monture»…

 

Propos recueillis par

F.H (pseudonyme).

* «Le silence de Mahomet» par Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 2008.

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29 avril 2009

Il silenzio di Maometto

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Chers amis et visiteurs de ce blog, je suis content de vous annoncer la parution aujourd'hui de l'édition italienne du Silence de Mahomet. La traduction est l'oeuvre de Gaia Amaducci, la jeune et dynamique fondatrice de la maison d'édition Epoché, qui se charge, en Italie, de faire connaître la littérature qui s'écrit dans les pays qui ne sont pas la France, et qui pourtant détiennent en partage la même langue, butin de guerre ou héritage de l'histoire, selon les définitions. Vous voyez comme j'évite sciemment d'accoler à littérature un certain adjectif qui m'ennuie au plus haut point.
Donc, longue vie à cette nouvelle traduction du roman de Mahomet, que l'on tente ici et là d'étouffer en le censurant; mais il est vain de vouloir taire ou masquer la vérité.  Je regrette aussi le manque de courage de certains, qui pourtant se targuent de défendre la culture en Algérie et dans le monde arabe. Je ne nomme personne, mais il se reconnaîtront. Ils sont jeunes et devraient  représenter l'espoir de nos pays, mais ils préfèrent se taire et dénigrer ce qu'ils ne comprennent pas. Comme le disait si bien Zola : "La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera" Certes, je ne suis pas Dreyfus, encore moins Zola, mais j'ai honte pour les miens qui versent de plus en plus dans l'intolérance, le racisme, ou la vanité conférée par les pouvoirs en place, et bien en place. L'histoire les jugera, et les oubliera, juste sanction.

Je suis content de vous annoncer aussi que le livre sera bientôt disponible en grec et en anglais.

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14 février 2009

"Le Panaf" enfin au cinéma...

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"Festival Panafricain d'Alger" sera enfin projeté aux 3 Luxembourg ce mardi 17 février à 19h15, en présence du réalisateur et photographe William Klein. Film collectif auquel participèrent : Slim Riad, Ahmed Lallem, Sarah Maldoror, Yann Le Masson, Archie Shepp, Pierre Lhomme Stokely Carmichael, Amilcar Cabral, Eldridge Cleaver, Bruno Muel, Antoine Bonfanti, Jacqueline Meppiel, René Depestre, Keoma Malausa, Med Bouamari, Stanislas Spero Adotevi, Cheik Aliou Nadao, Pathé Diagne, Miriam Makeba (récemment disparue), Marion Williams, des membres du MPLA, FRELIMO, ANC.

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La mobilisation, l'intérêt croissant autour du film, tout cela aura a payé : William Klein est finalement sorti de son mutisme à l'égard de ce film important.

Olivier Hadouchi.

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18 décembre 2008

Mon prophète ce héros
par Abdellah Tourabi, Tel Quel on line, maroc déc. 2008.

Dans Le Silence de Mahomet, le jeune écrivain algérien Salim Bachi emprunte la forme romanesque pour relater la vie du prophète de l’islam. Exercice délicat, périlleux et réussi.

Dans cette période de bigoterie paranoïaque et d’islamophobie bête et décomplexée, le traitement artistique de la vie du prophète Mohammed est loin d’être une chose facile. Deux tendances biaisent souvent ce genre de traitement : une approche hagiographique et exaltée, et une vision tendancieuse et même parfois haineuse. La première ne voit 
dans la vie du prophète de l’islam qu’une succession de miracles et un récit dont le personnage central semble évoluer en dehors de son temps et du contexte historique et culturel où il vivait. La seconde présente le prophète Mohammed comme un seigneur de guerre et un fanatique à l’instar des caricatures “danoises”. Dans son roman Le silence de Mahomet (Gallimard 2008), Salim Bachi adopte une approche romanesque, élégante et pleine de délicatesse, pour explorer la vie de cet homme, fondateur d’une religion mais également d’un Etat qui va se transformer en empire. C’est la naissance de cette religion et de cet empire que ce jeune romancier algérien de 34 ans tente d’esquisser dans ce roman qui a marqué la rentrée littéraire en France.

Biographie originale
Il ne s’agit pas de l’équivalent de La dernière tentation du christ de Nikos Kazantzakis, où ce dernier réécrit la vie de Jésus au moment de sa crucifixion. Salim Bachi est conscient que le terrain est miné, que les tensions sont vivaces et à fleur de peau. L’auteur a pris toutes les précautions historiques et narratives afin de désamorcer toutes les éventuelles zones de choc et de “déflagration”. Le silence de Mahomet est bien documenté, les biographies sérieuses et reconnues ont été mobilisées et utilisées. Les faits historiques et les anecdotes qui émaillent le livre sont précis. Mais ce roman se distingue des œuvres biographiques classiques par la nature du récit, qui permet à l’auteur de se glisser dans la peau de quatre témoins de la vie du prophète Mohammed. Khadija et Aïcha les deux épouses du prophète, Abou Bakr l’ami intime et le premier calife de l’islam, et Khalid Ibn Al Walid, le compagnon et le guerrier brillant et téméraire sont les témoins et les narrateurs de ce roman. À travers les yeux de ces personnages historiques, se déploie en filigrane l’émergence d’une religion et d’un empire, fondés par un homme, prophète et guerrier. Le choix de ces quatre témoins permet d’explorer ces différentes facettes du prophète Mohammed.

Quatre témoins
À travers Khadija, le lecteur découvre le jeune Mohammed, intègre, homme de principes et de vertu. Elle représente aussi un aspect souvent occulté de l’histoire féminine arabe : femme d’affaires avisée et entrepreneuse mais aussi source de réconfort pour un mari en proie au doute, lors des premiers jours de la révélation. Une vraie First lady avant l’heure. La vision d’Abou Bakr est essentiellement politique. Mohammed n’était pas qu’un homme de foi et de spiritualité, il était aussi un chef politique et le fondateur d’un Etat qui ne va cesser de grandir après lui. Le premier calife et successeur du prophète avait la difficile mission de consolider cet Etat et d’éviter son éclatement après la mort de Mohammed. Khalid ibn Al Walid, personnage chevaleresque et stratège militaire redoutable, montre un islam conquérant couvant, dès les premiers jours de la révélation, une volonté d’expansion et de basculement d’un ordre régional dominé par deux grandes puissances : le royaume perse à l’est et l’empire byzantin à l’ouest. Enfin, par le truchement du regard de Aïcha le lecteur s’introduit dans la dimension humaine d’un prophète et mari qui n’a cessé de répéter : “Dans cette vie, je n’ai aimé que trois choses : le parfum, les femmes et la prière”. Bien écrit, documenté, rythmé et agréable à lire, Le silence de Mahomet mérite les brassées de fleurs des critiques en France et sa sélection dans des prix littéraires de prestige. 

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11 décembre 2008

Mahomet à quatre voix, article paru dans "Le nouvel observateur" du 11.12.08

Mahomet à quatre voix

Par Bernard Loupias

Retrouvant la grâce des contes, «le Silence de Mahomet» brosse un portrait subtil du prophète de l'islam, vu par ses proches. Splendide

Le 18 août dernier à New York, «sur le conseil d'experts de l'islam pour qui cette publication pourrait offenser certains membres de la communauté musulmane et inciter à des actes de violence de la part de certaines minorités radicales», l'éditeur Random House annonçait qu'il renonçait à publier «le Joyau de Médine», de Sherry Jones (1). Une vie romancée d'Aïcha, la troisième épouse de Mahomet, tout juste retirée de la vente en Serbie en raison des menaces à peine voilées (sans jeu de mots...) d'un mufti local. «Nous espérons que cette affaire servira de leçon pour que ce genre de choses ne se produise plus jamais», avait commenté le saint homme, grand ami de la liberté d'expression. Quand on évoque ces faits, Salim Bachi ne cache pas son malaise: «Je trouve triste pour un éditeur de renoncer à sa vocation. Ce qui me fait le plus peur, c'est ce type d'autocensure.»

L'intolérance, la violence, Salim Bachi les connaît bien, lui qui a dû fuir l'Algérie en 1995. Entre terrorisme et contre-terrorisme impitoyables, ce n'était plus supportable. «La vie et l'Algérie sont incompatibles», confiait-il alors à Didier Jacob [voir «l'Obs» du 25 janvier 2001]. Des mots derrière lesquels on entendait résonner ceux de Kundera: «Le roman est incompatible avec l'univers totalitaire.» Depuis ses brillants débuts («le Chien d'Ulysse», paru justement en 2001), Salim Bachi n'a donc fait que ça: écrire des romans. Rien de mieux pour tenter de démêler les fils du chaos général, ou se glisser dans les cerveaux les plus malades. Comme celui du «héros» de «Tuez-les tous», son précédent roman. Difficile d'oublier Pilote - c'est un nom de code -, un des kamikazes du 11-Septembre dont Bachi décrit les dernières heures avant l'attaque. Terré dans un hôtel de Portland, bourré d'alcool et de pilules pour oublier ses doutes, avec à ses côtés une femme ramassée dans la rue qu'il n'arrive même pas à toucher...

«Après avoir montré le pire, il fallait que je mette en lumière ce qu'il y avait de mieux dans l'islam à travers la figure du Prophète. Maintenant, l'interprétation qu'on fera de mon travail ne m'appartient pas...» Un travail splendide. Fluide et précise, la langue de Salim Bachi retrouve les tonalités du conte, les parfums de la grande poésie arabe comme des chroniques classiques (Al-Sîra, Tabari...), longuement relues pour rendre les plus subtiles nuances de l'univers d'où a surgi le prophète de l'islam et fondateur de la nation arabe (les sources judéo-chrétiennes de l'islam sont notamment finement suggérées).

«Raconter l'histoire de cet homme exceptionnel me tenait à coeur, poursuit l'auteur, mais il me semblait nécessaire que les musulmans - et les non-musulmans -, qui entendent toujours parler de lui par des spécialistes ou des agitateurs, puissent se faire leur propre idée de ce personnage. Je n'ai rien inventé, j'ai cherché à le cerner à travers les textes, mais j'ai pensé qu'un roman apporterait nécessairement un éclairage plus apaisé sur la figure de Mahomet. Mais je rêve peut-être...» On voit mal en tout cas ce que le plus sourcilleux des croyants trouverait à redire à ce récit lumineux, à cette polyphonie qui rend à celui qui rêva d'être pour les Arabes à la fois Moïse et Alexandre le Grand tout son poids de chair et de passions bien humaines par le biais de quatre voix. Celles de deux de ses épouses, sans doute les plus aimées, Khadija et Aïcha, d'Abou Bakr, son ami depuis l'enfance et futur premier calife, et de Khalid Ibn al-Walid, ancien ennemi de la nouvelle foi qui après sa conversion devint «le glaive de l'islam».

«Le Coran est un livre très paradoxal, qui apporte à la foi une Révélation et une Loi pour les musulmans. Et c'est peut-être ça qui pose problème actuellement», glisse Salim Bachi. D'ailleurs, les dernières lignes du roman montrent le Prophète sur son lit de mort, entrevoyant ce que certains feront un jour de son message: «Ils prétendront des choses fausses sur ma vie. Ils dresseront le portrait d'un autre homme qu'ils nommeront Mohammad et qu'ils agiteront selon les circonstances. Ils justifieront ainsi leurs turpitudes et dissimuleront leurs faiblesses. Ils seront hors de la sphère de Dieu.»

B.L.

(1) Depuis, le livre a été repris par Beaufort Books, qui va le publier.

«Le Silence de Mahomet», par Salim Bachi, Gallimard, 352 p., 20 euros.

Source: «Nouvel Observateur» du 11 décembre 2008

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05 décembre 2008

Article de Rachid Benzine sur "Le silence de Mahomet"

L’auteur nous entraîne dans la sphère intime de Mohammed et offre un portrait contrasté de son héros – portrait plein d’empathie mais avec un questionnement critique.

Fin octobre, l’hebdomadaire français L’Express annonçait en première page la publication d’un dossier spécial intitulé: « Jésus-Mahomet: le choc ». En arrière fond de ce titre, deux représentations anciennes des deux Prophètes étaient reproduites: une peinture byzantine pour Jésus, une peinture perse pour Mohammed. Est-ce à cause du titre, contestable au regard de l’histoire des religions comme au regard de la théologie aussi bien musulmane que chrétienne? Est-ce à cause des représentations picturales des visages prophétiques, refusées dans les sociétés musulmanes? (Pour l’édition destinée au Maghreb, le visage de Mohammed avait été voilé, mais pas celui de Jésus). Toujours est-il que ce numéro de L’Express n’a pu circuler dans les pays du Maghreb, qui ont tous interdit sa diffusion. Les thèses qu’il présentait étaient plus que discutables, même s’il se voulait respectueux de l’Islam comme du christianisme. L’interdiction du magazine a-t-elle été motivée par la crainte qu’une partie de l’opinion, au Maghreb, ne soit pas assez mûre pour l’accueillir sereinement? Par le souci de ne pas donner du « grain à moudre » aux courants islamistes ou fondamentalistes? Pour ménager les secteurs religieux les plus conservateurs? La décision n’a pas été expliquée.
Difficile liberté d’expression! Difficile liberté de la presse! Un jeune romancier maghrébin de talent en a fait tout récemment l’expérience puisque ses livres, publiés en France, ne peuvent circuler librement au Maghreb. Il s’agit de Salim Bachi, auteur natif d’Algérie et vivant à Paris, qui a publié voici quelques mois un beau récit intitulé «Le silence de Mahomet». Un roman qui parle librement  du Prophète, avec respect et amour mais sans se soucier d’être fidèle à la tradition. L’exercice, il est vrai, est osé. Peu d’auteurs s’y sont essayés avant lui. Un grand écrivain marocain est ici l’exception : dans les années 1980, Driss Chraïbi a écrit L’Homme du livre, qu’il considérait comme «l’œuvre de sa vie». Dans ce roman où l’on côtoie la poésie, un homme est seul en face de lui-même et lutte pour accéder à la Vérité : c’est Mohammed, trois jours avant qu’il ne reçoive la Révélation. Bachi a choisi une autre approche : l’histoire du Prophète est racontée par un certain nombre de personnages qui ont été les témoins de son aventure humaine et spirituelle. L’auteur nous entraîne dans la sphère intime de Mohammed et offre un portrait contrasté de son héros – portrait plein d’empathie mais avec un questionnement critique.
Les musulmans de nos sociétés ne sont certes pas - pas encore  - habitués à pareille liberté de ton. Mais aujourd’hui, nous voyons le mal partout. Nous sommes choqués de tout, et tentés de dénoncer un «blasphème» à propos de tout ce qui n’est pas conforme à nos conceptions et à nos images. En croyant défendre ce que nous considérons comme sacré, nous donnons le sentiment que l’Islam est hostile à la liberté d’expression, de penser, de créer. Pourtant, ces romans - celui de Bachi comme celui de Chraïbi – rendent plutôt attachante la personne du Prophète pour un non musulman. Si nous n’arrivons même plus à entendre ce que les «autres» disent de positif pour nous, où allons-nous ?   

Par : Rachid Benzine, in Aujourd'hui Le Maroc, le 02.12.2008.

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12 novembre 2008

Mahomet, prophète et guerrier.

Le fondateur de l'islam cache encore des secrets. Son itinéraire - religieux, mais aussi politique - mérite d'être retracé à la lumière des dernières (re)découvertes historiques.

Connu des musulmans sous le nom de Mohammad, Mahomet serait né à La Mecque en 570 après Jésus-Christ. Orphelin, il est adopté par son grand-père Abd al-Mouttalib, puis confié à la garde de son oncle Abou Talib, qui prendra soin de l'enfant et l'initiera plus tard au commerce caravanier.

Le jeune homme voyage en Syrie, comme l'atteste la chronique (sîra), où la rencontre avec un moine chrétien du nom de Bahira - ou Bouhayra - ne fait que confirmer son destin prophétique. A 25 ans, toujours selon les rédacteurs de la sîra, Mohammad est employé par Khadija, une riche commerçante divorcée par deux fois. Celle-ci l'épouse, à l'âge de 40 ans, gagnée par sa probité, par son intelligence, et sans doute par le charisme qu'il manifestera tout au long de son existence. Elle lui donne de nombreux enfants, mais seules deux filles survivront. La plus connue est Fatima, future épouse d'Ali, cousin de Mohammad et fondateur - bien malgré lui - du chiisme.

Pendant ces années, Mohammad se retire souvent des affaires du monde pour des retraites de plus en plus longues dans le désert ou sur les collines environnant La Mecque. A 40 ans - chiffre emblématique - il reçoit la première révélation : « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé ! » Pourtant, l'homme de Dieu est illettré, selon la tradition et selon le Coran. Plus exactement, il est ummi. Mais l'étude de ce mot ne renvoie pas forcément à l'illettrisme en tant que tel et ne prouve rien, hormis le fait que Mohammed, comme une grande partie des Mecquois, à l'inverse des chrétiens et des juifs, n'appartenait pas à une religion du Livre. Comment imaginer un caravanier prospère incapable de dresser ses listes de marchandises ?

Autre problème : pourquoi cette récurrence de l'âge fatidique de 40 ans sous la plume des chroniqueurs ? Pour Hichem Djaït, historien de l'islam et auteur du livre La Vie de Muhammad (Fayard), le chiffre, dans les deux cas, est probablement une convention. De même, Mohammad, loin d'être né en 570, serait né bien plus tard, en 580 ou au tournant des vie et viie siècles ! D'ailleurs, la razzia d'Abraha sur La Mecque date, selon les historiens, de 547 ! Il faut donc imaginer Mohammad en jeune prophète et en guerrier vigoureux d'une religion conquérante. Sinon, on ne s'explique pas sa participation à la bataille de Badr ou au siège de Médine à plus de 50 ans, âge canonique pour l'époque. Il serait mort moins âgé, en 632, à l'évidence. Mais, en histoire, il faut se méfier des évidences...

Alors, que penser de la chronique, de la sîra ? Récit fondé sur l'Histoire ou aimable roman ? Les deux, sans doute. Mohammad fut à la fois le prophète de Dieu, le fondateur d'une civilisation et un génie universel ouvert aux deux autres monothéismes. L'homme fut même écrasant pour ses contemporains et ses successeurs, au point que certains cherchèrent à enjoliver ce qu'ils ne comprenaient pas ou à masquer ce qui contrariait leurs ambitions, qu'elles fussent spirituelles ou temporelles. Mohammad, lui, se plaisait à dire qu'il avait aimé trois choses dans sa vie : la prière, les parfums et les femmes.

Par Salim Bachi, auteur du Le silence de Mahomet, Gallimard, septembre 2008.

Article paru dans L'Express du 29.10.2008 et censuré au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

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