Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

24 novembre 2008

La censure et l'autocensure, un texte de Kateb Yacine

arton31787_1133899221« Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps de crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs »
Ces quelques lignes de Beaumarchais nous disent clairement, sous la forme ironique, ce que la censure a d'insidieux, comment elle bloque et interdit toute liberté d'expression. En principe, elle prétend se limiter a telle ou telle atteinte à la raison d'État. En fait elle tend à étouffer la pensée, à la tuer dans l'œuf, à inhiber le créateur, pour qu'il refoule de lui-même tout ce qui dans son œuvre s'écarte un tant soit peu du point de vue officiel.
La censure crée le conformisme, elle fabrique des courtisans, elle domestique, elle avilit aussi bien ceux qui la pratiquent que ceux qui la subissent. Elle aboutit fatalement à l'autocensure, mutile, travestit, falsifie, traite la réalité comme une erreur, qu'elle corrige à sa façon. C'est le langage de la peur.
On a peur de déplaire. On fait tout pour plaire. Il ne reste plus qu'à mentir, ou à parler pour ne rien dire.
Ou alors c'est le silence, dernier refuge de ceux qui refusent d'être censurés, puisque leur fonction est de dire tout haut ce que l'on n'ose jamais dire. Ce silence, à la longue, est une sorte de suicide toujours recommencé. On n'y échappe que par l'exil. C'est pourquoi tant d'artistes, d'écrivains, de chercheurs, de réalisateurs, doivent d'abord se faire entendre à l'étranger, et notamment en France, ce qui donne une piètre image de l'Algérie indépendante.
Qu'est-ce que l'indépendance, si ce n'est pas la liberté ?
Pour que l'Algérie soit réellement libre, il nous faut exiger l'abolition de la censure.

Kateb Yacine, Alger Mai 1987.

* Ce texte a été adressé aux artistes et intellectuels algériens réunis pour protester contre l'arrêté du ministère de la culture et du tourisme instituant un « visa d'édition » pris le 1 mars 1987. Cette réunion fut à l'initiative du R.A.I.S (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques). Le mouvement de protestation fit reculer le Ministère. Et cet arrêté, qui exigeait des éditeurs le dépot préalable des manuscrits des écrivains au ministère de la culture, retiré.

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19 mai 2008

A propos du désert

"Les algériens vivent avec, à leur porte, un des plus grands déserts du monde. Même s'ils l'ignorent, même s'ils l'oublient, il est là et non pas qu'à leur porte mais en eux, dans la sombre crypte de leur psyché. Composante de leur paysage physique, il ne l'est pas moins de leur paysage mental..."
" Gardons encore devant nos yeux cette image du désert, scrutons-là de plus près, feuille blanche sur laquelle tout peut s'écrire, et s'effacer l'instant d'après. L'effacement, effet d'une intolérance à tout ce qui transgresse et ambitionne de laisser une trace, produit aussi le désert."
Mohammed Dib, L'arbre à dire, Albin Michel, 1998.

L’Histoire en Algérie devrait donc être une redite, jusqu’à la fin des temps ; alternance de périodes de guerre et de paix, ne laissant aucune place à l’inscription, retardant toujours le moment de la réflexion et de l’évaluation. Les historiens ont besoin de périodes de stabilité pour étudier le passé. Si l’on envisage la chronique de notre pays en ces termes, le désert n’est plus à nos portes, il nous a submergés. Cet éternel retour infernal serait une bonne manière d’en finir après tout. Si les hommes ne se chargent pas d’arrêter la roue sanglante, le temps y remédiera.

Pour ma part, je n’ai jamais oublié la phrase ultime de Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez : « Mais avant d’arriver au vers final, il avait déjà compris qu’il ne sortirait jamais de cette chambre, car la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l’instant où Auréliano Buendia achèverait de déchiffrer les parchemins, et que tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible, car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n’est pas donné sur terre de seconde chance ». Ainsi la lignée des Buendia voit s’éteindre son dernier représentant pendant que rugit un ouragan biblique sur Macondo, ce petit village aux dimensions de l’Amérique latine. Nul besoin d’ajouter que l’Algérie, en raison de sa position géographique, de ses richesses humaines et matérielles, a des dimensions continentales : elle en a eu les ambitions, jadis. Puis le vent s’est levé et a soufflé sur toutes faces de cette terre ; depuis l’homme cherche à se dresser au milieu des ruines.

Quand ‘Uthmann est assassiné à Médine, dans sa maison, par un mouvement de récitants du livre unique, les qurra’, portant ‘Ali à la tête du califat, ‘Aïcha se dresse pour réclamer vengeance au nom de l’islam. Elle accuse ces gens venus du désert, ces étrangers de Kufa, de Basra et d’Egypte : des Bédouins, qui volent et pillent l’héritage de Muhammad selon la Mère des croyants. Ce sont des démagogues, ajoute-t-elle, prompts à brandir leur exemplaire du Coran et à se réclamer d’Allah et de sa parole. A la décharge des insurgés coraniques, le califat de ‘Uthmann était devenu autocratique et népotique. Surtout, ‘Aïcha n’aimait pas ‘Ali, qui ne l’avait pas défendue pendant l’affaire du collier et qui, plus tard, avait contesté la désignation d’Abou Bakr comme successeur du Prophète. Cette grave accusation provoquera la grande Fitna, la discorde qui verra la mort de ‘Ali, le derniers des califes bien guidés, et surtout la scission de l’islam en kharijisme d’abord, puis en shiisme après le martyre de Husayn à Karbala.

Cette crise de légitimité, avec d’un côté un Etat centralisateur et fort représenté par ‘Uthmann et son clan, les Omayyades, et de l’autre des agitateurs qui n’acceptent pas d’être écartés des mécanismes du pouvoir, aura des répercussions sur toute l’histoire musulmane et entraînera un césarisme permanent qui sapera les fondements d’un État surgi des étendues désertiques, ou surgi en réaction à ce même désert inquiétant et inhospitalier. Il n’empêche, certains règnes sont plus glorieux que d’autres, et une civilisation, toujours au bord de l’abîme, voit le jour et se développe en dépit de cette fragilité originelle, peut-être même grâce à elle lorsque l’on pense au formidable effort intellectuel initié par les Abbassides pour asseoir une légitimité sur les mondes arabe et perse, sunnite et shiite, et même sur une partie de l’Orient chrétien. Cette civilisation originale ne manquera pas de sombrer corps et bien sous l’action des qurra’ et autres littéralistes sur lesquels devra toujours s’appuyer le pouvoir temporel pour fonder une légitimité spirituelle, ne parvenant pas à la secréter à l’aide de ses propres institutions. Elle sombrera aussi en raison des immensités placées sous sa coupe. Pour une fois, les torts seront partagés entre les hommes et le désert ! Même Bagdad, le joyau des Mille et Une Nuits, cette capitale dont s’inspireront les bâtisseurs de Grenade, Bagdad disparaîtra comme la Macondo de García Márquez. Quand on pense à la fortune de Rome, plus ancienne, on ne peut manquer de s’interroger sur cette absence de vestiges.

Avec l’avènement des nations, on eût pu penser que c’en était fini des errances, des engloutissements, des saccages ; une permanence, enfin, instaurée pour le bien de tous ; une légitimité étatique, républicaine, démocratique, surgirait des sables et des lunes que chantaient encore des vieillards séniles, et fonderait sa propre transcendance. Libre ensuite à ces nations d’inventer d’autres espaces plus larges comme cela s’est fait avec en Europe après bien des conflits. Or que voyons-nous aujourd’hui ? La plupart de ces nations sont devenues autocratiques et népotiques ; elles sont de plus en plus minées par des groupes révolutionnaires se réclamant d’une transcendance divine comme seule alternative à ces dérives.

Par une ironie de l’Histoire, nous voilà revenus au premier siècle de l’islam. Nous voyons se lever en masse des qurra’ qui portent le feu dans la maison du calife. Que proposent-ils ? Le retour à Dieu et au Coran ? Soit ; mais cela a-t-il jamais constitué une politique, envisagé ou décrit le monde contemporain ? Ils répondent en se faisant exploser au milieu de la foule. Que font les États en but à ces contestateurs ? Ils répriment et pardonnent. En Algérie on lui donne le nom de réconciliation nationale ; ailleurs on les emprisonne avant de leur offrir des chaires à al-Azhar. Les cités des mirages ne jugent pas leurs criminels, n’écrivent pas leur histoire, ne pensent pas leurs institutions : elles se flagellent après de grands massacres. Dans le fond, rien ne change, et toujours le désert à nos portes menace et avance.

Posté par salimbachi à 09:25 - Algérie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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