28 août 2009
Fernando Pessoa
Né à Lisbonne, ayant perdu son père à cinq ans, Fernando Pessoa passera dix ans en Afrique du Sud avec sa mère, remariée avec le consul du Portugal à Durban, avant de revenir dans sa patrie de naissance, plus étrangère que jamais. C’est cette situation ambiguë, née du perpétuel changement de lieu et de langue, qui conduira Fernando Pessoa à explorer diverses virtualités de l’être qu’il se chargera de distribuer entre ses multiples hétéronymes. « Ses textes, en vers et en prose, disent la douleur un peu sourde de se sentir ‘une vie ballotée/Dans la conscience d’exister’ », écrit Robert Bréchon dans sa préface à l’édition des œuvres poétiques dans la bibliothèque de la Pléiade. Il ajoute : « L’excès de conscience de soi est à la fois sa drogue et son mal, ou le symptôme de son mal. Ce dont il souffre n’est pas seulement de nature psychique. Ce qui est malade en lui, c’est la culture batârde héritée de tant de siècles de civilisation judéo-chrétienne. C’est elle qui l’enferme ainsi dans l’espace du dedans et le fait vivre dans un univers plein d’ombres, de mystères, de mirages, de gouffres, de signes qui ne renvoient à rien, sinon à une « vérité » dernière, unique, définitivement inaccessible, freinant l’élan vital qui lui permettrait d’étreindre le monde réel dans sa présence immédiate et son inépuisable diversité. »
Seule la découverte de la multiplicité, sans doute exacerbée par Lisbonne, ville penchée sur son passé, enfermée dans le songe d’une grandeur déchue, se complaisant dans un présent terne et inquiet, donnera à Pessoa la volonté maniaque, un peu folle, de fonder une diversité ontologique représentée par les hétéronymes qui seront comme autant de virtualités créatrices, ancrés dans des espaces linguistiques et culturels différents. Cette extension de l’être même du poète aux dimensions de sa ville devenue monde, reconquérant ainsi sa gloire passée, donnerait à écrire une fiction mouvante, épousant la géographie de la ville de Lisbonne, comme le fit il y a quelques années Antonio Tabucchi dans son récit sur le Portugal, Requiem. Ainsi Pessoa lui-même, évoquant son épiphanie créatrice : « Un jour où j’avais finalement renoncé – c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurai définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrais en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos . Et ce qui suivit ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi. »
Le maître en soi est bien la grandeur passée, la manifestation physique et intellectuelle d’un renouveau artistique, d’un nouvel accomplissement sous les auspices conjugués de la légende et de la folie. Mais la folie, incertaine chez Pessoa, énigmatique comme le fut sa vie enclose dans Lisbonne qu’il ne quittera plus jusqu'à sa mort, est la folie créatrice non seulement d’un ordre poétique nouveau, mais aussi de ses multiples avatars ou répliques de l’être à travers les hétéronymies fécondes. La fiction elle-même, chargée de sens multiples et indécidables, semble s’incarner dans l’esprit de Pessoa à travers les personnages d’un théâtre intime, au risque de l’absurde ou de la cruauté.
Le poète et ses hétéronymes créent de son vivant même sa légende poétique et historique – il serait vain ici de séparer l’homme de ses créatures : Pessoa s’inscrit de lui-même dans une trame mythique. Mais revenons à cette situation même du doube exil, à la fois physique et historique, puisqu’il s’agit en somme pour le poète de reconquérir à la fois l’espace de l’enfance et la grandeur perdue du Portugal. Comment donner naissance à ce qui n’est plus pour fonder une esthétique de la modernité ? Comment accepter de se dissoudre, de disparaître dans l’étrangeté d’une situation subie et monotone, pour donner vie à des avatars de papier et d’encre chargés de reconquérir le monde ? J’ai l’impression que cette situation de Fernando Pessoa à Lisbonne, au début du vingtième siècle, est la situation vécue par nombre d’artistes contemporains, eux-aussi ballottés par les accidents de l’histoire, dans l’exercice périlleux de ce double exil, sorte de gymnastique existentielle qui s’avère parfois féconde – il faut du moins l’espérer –, au risque même de la dissolution de l’être.
14 août 2008
Un Tennessee romain
« A Rome, je louai un deux pièces meublé, sur la Via Aurora, tout près de la Via Veneto, dans l’un de ces vieux immeubles ocres, hauts de plafond, caractéristiques de la Vecchia Roma. Il était situé à quelques pas de la grille du parc qu’on appelle Villa Borghese. Je mis peu de temps à découvrir que ces deux endroits, le parc et l’avenue Via Veneto étaient des lieux privilégiés pour le genre de rencontre que peut rechercher un étranger solitaire. »
En 1948, Tennessee Williams découvre Rome. Ce jeune auteur dramatique, dont la pièce, Un tramway nommé désir, montée par Elia Kazan et interprétée, entre autres, par Marlon Brando, vient de connaître un succès retentissant, foule la Via Veneto à la recherche de jeunes garçons. Il se perd dans les allées du parc de la Villa Borghese, qui jouxte l’Académie de France à Rome, ou Villa Médicis pour les intimes. Cela m’amuse de me dire que nous avons, à près de soixante-ans d’écart, arpenté les mêmes chemins de traverse. Mon goût des garçons ne s’étant pas encore développé à la mesure du sien, il convient de minimiser cette étrange coïncidence qui m’amuse beaucoup.
D’ailleurs, tout le monde à Rome a dévalé la Via Veneto, l’avenue célèbre de la Dolce Vita et qui fut et demeure les Champs-Elysées des Romains. On ne peut pas imaginer avenue plus laide. Mais elle plaisait, semble-t-il, à notre auteur dramatique en mal de sensualité.
« La prostitution, c’est vraiment le plus vieux métier du monde dans tous les pays méditerranéens, à l’exception peut-être de l’Espagne. Cela est dû, en partie, à la beauté physique de leurs habitants, à la chaleur de leur tempérament, à leur érotisme naturel. A Rome, il est difficile de croiser un homme jeune dans la rue, sans remarquer son sexe en érection. Les jeunes Romains, qu’ils soient pressés ou non, parcourent la Via Veneto, une main dans la poche, occupés à caresser leurs organes génitaux, presque machinalement. On les a élevés sans la moindre réserve puritaine à propos du sexe. »
Que le lecteur se rassure, les Romains ne se tripotent pas dans la rue ! Quant aux prostituées, j’en ai aperçu quelques unes autour de la Villa, le soir, qui attendaient leurs clients.
Tennessee Williams, Mémoires d'un vieux crocodile, éditions du Seuil, coll. Points seuil, 340p, 1993.
22 juillet 2008
Un rêve dans un rêve
« Le terrible rêve est du poète anglais Wordsworth – et il se trouve dans le second livre des poèmes The Prelude, un poème autobiographique, comme dit le sous-titre. Il fut publié en 1850, l’année même de la mort du poète. Alors, on ne pensait pas, comme aujourd’hui au contraire, à un possible cataclysme cosmique qui anéantirait toute grande œuvre humaine, sinon l’entière humanité. Mais Wordsworth en eut la préoccupation et, en rêve, la vision. Voilà comment, quand il en parle, Borges l’assume et la résume : « Dans le rêve, le sable l’entoure, un Sahara de sable noir. Il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de mer. Il est au centre du désert – dans le désert on est toujours au centre – et il est obsédé par la recherche d’un moyen pour échapper au désert, quand il voit quelqu’un près de lui. Etrangement, c’est un Arabe de la tribu des Bédouins qui monte un chameau et a dans la main droite une lance. Sous le bras gauche, il a une pierre ; dans la main, une conque. « L’Arabe lui dit qu’il a la mission de sauver les arts et les sciences et lui approche la conque de l’oreille ; la conque est d’une extraordinaire beauté. Wordsworth nous dit qu’il écouta la prophétie (« dans une langue que je ne connaissais pas mais que je compris ») ; une sorte d’ode passionnée qui prophétisait que la terre était sur le point d’être détruite par le déluge que la colère de Dieu envoyait. L’Arabe lui dit que c’est vrai, que le déluge s’approche, mais qu’il a une mission : sauver l’art et les sciences. Il lui montre la pierre et, étrangement, tout en demeurant une pierre, c’est la Géométrie d’Euclide. Puis il approche de lui la conque, qui est aussi un livre : c’est celui qui lui a dit ces choses terribles. La conque est, aussi, toute la poésie du monde, y compris, pourquoi pas ? le poème de Wordsworth. Le Bédouin lui dit : « Je dois sauver ces deux choses, la pierre et la conque, des livres tous deux. » Il regarde derrière lui, et il y a un moment où Wordsworth voit le visage changer, se remplir d’horreur. Il se retourne aussi et voit une grande lumière qui a inondé la moitié du désert. Cette lumière est celle de l’eau du déluge qui est sur le point de submerger la Terre. Le Bédouin s’éloigne et Wordsworth voit qu’il est aussi Don Quichotte, que le chameau est aussi Rossinante et que, de même que la pierre est livre et la conque livre, le Bédouin est Don Quichotte et aucun des deux et les deux à la fois. » « On peut aussi noter, dans le cauchemar de Wordsworth, l’effroi pour la grande lumière qui inonde le désert : qui est dite lumière d’eau, nous savons aujourd’hui qu’elle peut être autre, puisque se superpose, pour nous, l’image de la destruction atomique à celui du déluge universel. Noter aussi : l’image de Don Quichotte qui s’éloigne invinciblement nous rappelle celle peinte par Daumier, au même moment peut-être. » Sciascia et Borges ont raison ensemble : l’humanité se meurt. Et seuls, ils ont percé le secret de Don Quichotte. Le rêve de Wordsworth est-il une invention de Borges ? Ou alors Borges est-il l’invention de Wordsworth ? Les deux questions, également, sont pertinentes pour l’écrivain des Fictions. De qui suis-je le rêve, je me demande en parcourant ces lignes du plus grand prosateur italien contemporain ? De Borges ou de tous les écrivains qui me précédèrent dans l’ordre du monde ? (photo d.r.)
Sciascia me console de la perte de Carthage, de l’aveuglement de Massinissa et de la mort de Jughurtha.Vous ne trouvez pas que j’en fais un peu trop ? Alors, rêvons avec Sciascia.
25 juin 2008
James Joyce: un romain malgré lui
Qui parle ainsi, par-delà les ans, il y a un siècle maintenant ? En 1906, James Joyce écrit de Rome à son frère Stanislaus resté à Dublin. Il le conjure même de l’aider : « Peux-tu m’indiquer une cure contre les rêves ? Je suis tourmenté toutes les nuits par des rêves horribles et terrifiants : morts, cadavres, assassinats dans lesquels je joue un rôle péniblement important ». James Joyce demeure Via Frattina avec Nora et Giorgio. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas heureux dans la Ville éternelle. « J’avoue que cette ville me dépasse. Si quelqu’un te demande si Rome me plaît, dis-lui que je trouve que c’est la plus idiote de putain de ville dans laquelle j’ai vécu. Le pays m’irrite au-delà de toute mesure : peut-être devrais-je dire seulement cette ville. Mais le mode de vie est probablement le même partout. Naturellement, ton vieil ami verbeux H.J. et autres respectables se plaisent à écrire sur l’Italie, les Italiens et les subtils Romains. J’ai vu maintenant beaucoup de Romains et si on te demande ce que je pense d’eux tu peux dire qu’autant que je sache leur principale préoccupation dans la vie est l’état ( à en juger par leurs paroles ) délabré, enflé, etc. de leurs coglioni et leur passe-temps et amusement principaux les gaz qu’ils lâchent vers l’arrière. » Jetons un coup d’œil « vers l’ arrière ». Le 9 octobre 1904, James Joyce et sa compagne Nora quittent Dublin pour ne plus y revenir, sinon par intermittences. Le 20 octobre, ils arrivent à Trieste pour repartir très vite à Pola où James Joyce a obtenu un poste d’enseignant à l’école Berlitz. Ainsi commence une aventure qui amènera James Joyce à vivre pendant plus de dix ans dans une sphère culturelle italienne. Alessandro Francini, un ami de Pola, dit de Joyce à cette époque : « il était de constitution fragile et hystérique, suspendu par gravitation naturelle entre la boue où il se vautre et un intellectualisme raffiné qui atteint les limites de l’ascétisme. Il admet sans hésitation la coexistence du lapin et de l’aigle, du soleil et du fumier ». En mars 1905, James Joyce repart pour Trieste. C’est un éblouissement. Son art, selon son biographe Richard Ellmann, fait pour le moment de quelques nouvelles et d’un roman, Stephen le Héros, se transforme au contact de cette ville et du monde méditerranéen. Il devient plus subtil et plus raffiné. Stephen le Héros donnera par la suite Le portrait d’un artiste en jeune homme, et les quelques nouvelles naturalistes d’un écrivain débutant le recueil Dublinois, où émerge, avec Les Morts, une autre orientation, cette fois plus imaginative, plus cérébrale aussi. à Trieste, Joyce devient père pour la première fois. Pourtant tout se gâte et l’écrivain, désargenté, est contraint de quitter Trieste. Il trouve un emploi dans une banque à Rome où il s’installe avec sa femme et son fils, Giorgio. Toujours selon Richard Ellmann, la réaction de James Joyce devant Rome fut violente, inattendue. Il est littéralement effrayé par le Tibre, et ne détecte dans la ville ancienne que la présence de la mort. Ses attaques contre la cité deviennent de plus en plus virulentes, étayées par de continuels soucis financiers et domestiques. « Il rejetait sur Rome non seulement son insécurité matérielle, mais son incapacité d’écrire. » Il faut ajouter que son recueil de nouvelles se heurte au refus des imprimeurs, qui ne veulent pas du livre. Ils lui reprochent sa crudité et sans doute ses attaques à peine voilées contre la monarchie anglaise. James Joyce n’aura de cesse, pendant dix années, de parvenir à le publier. Pourtant c’est à Rome que Dublinois prend sa forme définitive par l’adjonction de sa nouvelle La grâce et la conception des Morts, la dernier et plus ample récit du recueil. Il est intéressant de noter que La grâce, tout en relatant les déboires d’un ivrogne à Dublin, est un récit en trois parties, calqué sur le schéma de la Divine Comédie, avec son enfer, son purgatoire et son paradis. A Rome encore, il pense à une histoire courte qu’il veut intituler Ulysse et qui dans sa première conception doit dépeindre sur un mode burlesque la déambulation erratique d’un Juif, Alfred Hunter, dans Dublin. C’est comme si la ville, démultipliant les strates historiques, les superposant, déteignait sur l’esprit de Joyce, lui indiquant presque le chemin à parcourir pour accomplir sa propre création. Cette ville complexe, mêlant l’ancien et le moderne, l’antique et le contemporain, apposait son sceau incandescent sur l’imaginaire joycien. C’est Rome, la première, qui donna à Joyce la préfiguration de ce que pourrait être son œuvre. S’il écrit très peu à Rome, il lit en revanche beaucoup. Richard Ellmann dit de lui « que tout l’idiome du roman du XXème siècle était fixé dans (son) esprit (…) en 1906 ». James Joyce quitte Rome en février 1906. Il n’y reviendra plus jamais. Il vivra jusqu’à la veille de la grande guerre à Trieste, où il composera Le portrait de l’artiste en jeune homme et les premiers épisodes d’Ulysse. (photo d.r.)
« Je dois être très insensible. Hier je suis allé voir le Forum. Je me suis assis sur un banc de pierre surplombant les ruines. Le temps était chaud et ensoleillé. Voitures pleines de touristes, vendeurs de cartes postales, de médailles, de photographies. J’étais si ému que je me suis presque endormi et ai dû me lever brusquement. J’ai regardé le banc de pierre d’un air lugubre mais il était trop dur et l’herbe du Colisée trop lointaine. Alors je suis rentré tristement. Rome évoque pour moi un homme qui gagne sa vie en montrant aux touristes le cadavre de sa grand-mère. »




