Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

23 août 2009

Le sommeil du caïman

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Un homme sans passé, sans mémoire, travaille dans un hôtel à Toronto. Son unique occupation : il agite devant ses yeux un flacon de mercure et croit voir à la surface du métal liquide passer des ombres. un matin, l’une d’elle se présente à la réception et il la reconnait. Alors affluent les souvenirs, se dessinent les êtres, s’esquissent les époques. Le réceptionniste voit naître à travers les vapeurs mercurielles, les figures de Robert Rojinsky, de Luis Bielsa, et de la femme aimée et perdue, Vera. Elle le quittera et deviendra l’amante de Luis Bielsa qui occupe à présent la chambre 108 de l’hôtel. Rojinsky et Bielsa, amis, membres des brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, se retrouvent à Barcelone dans les années cinquante pour commettre un attentat contre une poudrière. Ils montent une cellule terroriste avec lui, Vera et Sébastian Pasos, tous militants anti-franquistes jeunes et idéalistes. Mais l’attaque échoue. Rojinsky le pur est tué ; Vera, Sebastian Pasos et lui-même sont emprisonnés dans les geôles de Franco. Luis Bielsa échappe par miracle à la police et s’exile à Paris. L’homme sans nom ne reverra plus jamais Vera, et seul Sébastian Pasos le rejoindra au Canada en sortant de prison. Sébastian Pasos est prêt à se venger de Luis Bielsa pour peu qu’il le retrouve. Mais qui a trahi ? Est-ce Luis Bielsa comme le soupçonne Sebastian Pasos. Est-ce Vera, par amour pour Luis, et lui permettre ainsi d’échapper à la police franquiste ? Ou le juge Bernardo Burin qui fut l’ami de Luis Bielsa et les condamna tous à de lourdes peines ? La ronde des questions suit le ressac du métal dans la fiole et, peu à peu, l’obscure réceptionniste, magnifique Bartleby espagnol, devient un être humain perdu dans les méandres du temps et de l’histoire, où coupables et victimes, juges et bourreaux finissent par se rejoindre et se confondre comme des gouttes de mercure. Antonio Soler a écrit un roman de la mémoire à l’écriture blanche redoutable, où le personnage le plus insignifiant, au bord de la dissolution et du néant comme le métal qu’il manipule en alchimiste pendant ses longues nuits de veille, se révèlera être à la fois le plus détaché et le plus implacable des juges lorsqu’il accomplira son œuvre au noir.

Antonio Soler, Le sommeil du caïman, roman, Albin Michel, 207 p.

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29 mai 2009

De Kandinsky, de Juan Carlos Onetti et des aveugles...

Il y a longtemps que je n'ai posté de message sur ce blog! J'aime bien la forme syntaxique de cette première phrase... je me regarde écrire, pardon... Souvent un écrivain est d'abord quelqu'un qui se regarde écrire, comme un peintre  regarde ses gestes , ses lignes, ses couleurs se détendre sur la toile, et les étudie. A ce propos, je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir l'exposition Kandinsky qui se tient jusqu'en août au centre Georges Pompidou à Paris. C'est un mystère que la peinture de cet abstrait malgré lui, qui commença par refuser d'adhérer aux premiers mouvements de l'abstraction russe, Malévitch en tête, puis qui, peu à peu, par ses célèbres Komposition, se détourna de la figuration pour une recherche profonde des motifs universels, géométriques et intimes, qui, tenus en lévitation dans l'espace creusé par la toile, inventaient une réalité nouvelle, aussi émouvante que celle de la représentation. Il y a un appel mystique chez Kandinsky, la recherche d'une éternité retrouvée...

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J'avais aussi le projet de vous parler du dernier livre de Mario Vargas Llosa, Voyage vers la fiction, qui est un formidable essai analytique et biographique de la vie  et de l'oeuvre de Juan Carlos Onetti que beaucoup de lecteurs de la littérature sud-américaine persistent à négliger encore, et qui sans doute fut le plus grand avec Lézama Lima et Joao Guimaraes Rosa pour d'autres raisons. En ces temps étranges où il ne fait pas bon dire ses influences, ses admirations "exotiques", et où la préférence nationale, même en littérature, semble de rigueur pour certains écrivaillons, il est rafraîchissant de lire un essai qui rappelle une bonne fois pour toutes que la bonne, la véritable littérature, se moque des nationalismes, du pittoresque, et puise sa force, sa richesse dans la manière dont elle digère les grandes influences, en l'occurence, pour Onetti, Faulkner et Proust, qu'il tenait pour les plus grands écrivains du vingtième siècle, ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre au même degré d'excellence et de mener une vie libre de toutes entraves idéologiques ou pseudo esthétiques. Je vous avouerai que les élucubrations de certains écrivains  algériens sur la littérature qui devrait être celle de leurs contemporain me laisse de marbre. Depuis quand les aveugles se mêlent-ils de peindre ou de donner des leçons de composition si chère au grand Kandinsky?

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12 avril 2009

Le collier de la colombe...

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" L'union est un des visages de l'amour. C'est une fortune illustre et une halte ombreuse, un cercle bienheureux et une aurore joyeuse; c'est la vie soudain neuve, l'éclat du quotidien, c'est le bonheur sans fin et une grâce immense, que Dieu nous donne. Si ce bas monde n'était une demeure d'emprunt, d'épreuves et d'incertitudes, et le Paradis seul havre des récompenses que le haïssable ne menace plus, je dirais que l'union avec l'aimé connaît cette même pureté sans trouble, cette jubilation sans mélange et sans tristesse, cet achèvement du désir et ces espérances comblées. J'ai fait l'expérience de tous les plaisirs, j'ai saisi toutes les fortunes, où qu'elles mènent. Ni les faveurs du pouvoir, ni les avantages de l'argent, ni même être quelque chose quand on n'était rien, ni le retour après l'absence, ni le salut après la peur et l'exil loin du puits de son clan, rien n'égale dans une âme l'union amoureuse, surtout quand elle est si longtemps empêchée que le feu prend, que la flamme monte et que l'espérance s'embrase. Une prairie qui s'illumine après la pluie, l'aurore d'une fleur quand les nuages nomades lèvent leur camp nocturne dans la douceur du matin, le murmure des eaux qui percent les mille couleurs des parterres, la grâce des blanches citadelles qu'assiègent de verts jardins; non, rien ne dépasse l'union avec un aimé dont la nature satisfait, dont le caractère plaît, dont les traits rivalisent avec la beauté. L'éloquence renonce à l'imiter, la clarté du discours y tourne court. Il y a là un ajournement de l'esprit, un exil de l'intelligence. J'écris:

On m'a prié de décliner mon âge
Voyant sur moi mèches et tempes blanches;
Et moi : " Une heure et pas plus n'ai vécu,
Tout bien considéré, avec raison.
- Comment? Explique-toi! En vérité
Quel redoutable historien tu fais ! "
Je dis : " Celle à qui mon coeur se suspend,
Je l'ai embrassée un jour, par surprise,
Et même si mon âge se prolonge,
A elle seule, cette petite heure
Sera le réel de ma vie. "


Ainsi parlait, écrivait, et vivait Ibn Hazm, amant, poète et historien des religions, au onzième siècle, à Cordoue, et en exil.

Ibn Hazm, De l'amour et des amants, traduit de l'arabe par Gabriel Martinez-Gros, Sindbad, la bibliothèque arabe, Paris, 1992.

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05 avril 2009

Je me souviens de Mahmoud Darwich...

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Je me souviens de Mahmoud Darwich, un soir, au théâtre de l'Odéon. C'était quelques mois avant sa mort. Il était si vivant pour la poésie, ce soir-là; et il semblait que celle-ci naissait à l'instant même où il la disait. Ne retrouvait-il pas ainsi l'ancien chant des Arabes, que l'on dit souvent querelleurs mais qui furent avant tout lyriques et amateurs d'étendues, de ruines et d'amours éperdues? Darwich, ce soir-là, incarnait les ruines, les cavalcades sous la lune, l'amour en fuite de Majnoûn pour son amante, sa Layla, la Palestine. Il était ainsi, Darwich, capable d'enflammer une salle de théâtre en redonnant vie au verbe, en le faisant chair pour toucher la chair. C'est un étrange mystère que celui-ci... Souvent, je rêve, je rêve que je suis un poète qui rêve qu'il est un mendiant... Je me demande, sur le chemin, qui accueillera la parole, les mains ouvertes et le coeur vide, pour qu'elle puisse s'y enraciner. Ce soir-là, nous étions les mendiants, ou les princes, et Darwich était le fils prodigue, l'amant lyrique en quête, qui plantait dans nos coeurs les versets brûlants de sa passion.

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29 mars 2009

La lumière dans la nuit...

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J'avais aimé La pensée chatoyante de Pietro Citati. Je trouvais que c'était là un livre intéressant, juste et beau sur l'Odyssée. J'en conseillerais donc la lecture à l'amoureux d'Homère et des vieux contes antiques. De la même manière, j'ai aimé lire La lumière de la nuit, cette traversée des mythes, de tous les mythes et  de toutes les religions de l'humanité; c'est vrai qu'il y en a un paquet que Citati défait avec art et malice. C'est aussi dans ce livre d'étrange facture, où les contes mènent aux contes, sorte de Mille et une nuits de la mémoire humaine, que j'ai trouvé, pour la première fois, l'affirmation que les dires de Shahrazède (Shéhérazade) avaient influencé la littérature mondiale, Proust compris. Je pense souvent que La Recherche est calquée sur le recueil des contes arabes... Non, ce n'est pas  juste un emprunt, ou une vulgaire imitation, mais souvent le Narrateur du roman proustien est comme la conteuse qui déroule au fil des nuits l'immense toile des songes. Et si le jeune Marcel attend sa mère avec tant de désir et de douleur, c'est qu'elle est chargée de la mémoire familiale et de la mémoire du monde. Un autre beau roman est plein des Nuits : c'est Le comte de Monte-Cristo, que je ne cesse de lire en avion et seulement en avion, allez savoir pourquoi, mais c'est le seul roman que je peux ouvrir pour conjurer l'angoisse d'être suspendu dans les airs... Je ne connais pas un seul livre qui soit autant un hommage sans voile ( et vive la liberté des dames) à la belle conteuse qui enchanta son roi et l'abandonna incertain et sans armes... Comme le roman de Dumas s'épuisera un jour, je me console en me disant que je pourrai toujours me munir des Mille et une nuits, qui est un livre inépuisable. Ou relire La lumière de la nuit de Pietro Citati.

 

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14 mars 2009

Interview de Salim Bachi par Ilaria Vitali pour la revue universitaire Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102

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«SHÉHÉRAZADE NE S’ARRÊTE JAMAIS»: ENTRETIEN AVEC SALIM BACHI

Par Ilaria Vitali

Ilaria Vitali: Les titres de vos romans renvoient de façon inévitable tantôt à la tradition grecque (Le Chien d’Ulysse), tantôt à la culture orientale (La Kahéna). On voit bien ici les deux pôles autour desquels vous bâtissez votre œuvre. S’agirait-il d’une tentative de confronter deux univers différents, voire «inconciliables», et de les faire fusionner?

Salim Bachi: Il ne m’a jamais semblé que ces univers étaient dissemblables. Bien au contraire, ils sont enchevêtrés. Et Le Chien d’Ulysse, comme La Kahéna, tiennent à rendre compte de cette singulière proximité des cultures classiques et orientales. La vision d’un monde «rompu», si chère à certains prophètes du choc des civilisations, n’a pas lieu d’être en histoire. Et contrairement à ce que pensent certains, l’irruption de l’Islam dans le bassin méditerranéen n’a pas irrémédiablement coupé le monde en deux parties antagonistes. La diffusion de la culture classique (grecque et latine) s’est intensifiée aux IXe et Xe siècles de notre ère, que ce soit en Iraq (période abbasside) ou en Andalousie. Plus tôt, la civilisation carthaginoise était à la fois punique et grecque. Massinissa, allié de Rome pendant les deuxième et troisième guerres puniques, voulait, en Afrique du Nord, établir un royaume grec.

I.V.: Les références aux mythes grecs (Ulysse, Orphée, Thésée etc.) sont récurrentes dans vos romans. En quoi la culture grecque ancienne a-t-elle influencé votre œuvre?

S.B.: J’ai commencé à lire, de manière sérieuse, dans l’Iliade et l’Odyssée. Mes deux influences enfantines, ou infantiles si l’on veut, furent d’un côté les mythes grecs et de l’autre Les Mille et Une Nuits: faces d’une même pièce d’argent. J’y trouvais le même merveilleux, puisque les deux œuvres m’enchantaient également. Plus tard, j’ai lu les tragiques grecs; surtout Eschyle et Sophocle.

I.V.: Dans Autoportrait avec Grenade, vous affirmez avoir découvert le charme des Mille et Une Nuits dans leurs traductions françaises, notamment celles de Galland et de Mardrus. Que représente ce livre pour vous? Y voyez-vous la représentation de l’univers oriental par excellence, ou peut-être celle de la souveraineté de la parole et du pouvoir du conteur?

S.B.: Vous venez de répondre à la question. Oui, bien sûr, l’enchantement de la parole. La construction merveilleuse de l’univers et du texte. L’enchâssement des contes jusqu’au vertige.

I.V.: Dessinée en filigrane, la figure de Shéhérazade revient constamment dans vos romans. Je pense notamment à La Kahéna, où tout commence et s’achève sur une femme, au point que l’histoire entière semble être déclinée au féminin. La génération d’écrivains-femmes de Leïla Sebbar et Assia Djebar a exploité la figure de la célèbre conteuse pour libérer les «femmes d’Alger» de «leur appartement». Votre exploitation de Shéhérazade est, me semble-t-il, tout à fait différente, et je voudrais savoir en quoi ce mythe polymorphe vous a influencé.

S.B.: Merci de relever que La Kahéna est un roman féminin. J’en suis très fier et cela n’a pas été souvent remarqué. Shéhérazade dans La Kahéna est celle qui sauve le monde de l’oubli et donc de la mort. Elle est la parole qui fait surgir les spectres qui peuplent les recoins de la grande maison algérienne. J’ai cherché à faire du lecteur une femme, une Shéhérazade en puissance. Cela m’amusait de féminiser le monde. C’est peut-être cela le plus important chez elle: elle féminise le monde. Elle le civilise par la parole. C’est la victoire du verbe sur le glaive.

I.V.: Dans la construction de votre univers fictionnel, et notamment de la ville de Cyrtha, vous vous êtes servi à plusieurs reprises de l’image du labyrinthe. Situé au carrefour de deux mondes, le labyrinthe est un lieu topique et symbolique majeur: certains y voient la représentation de la culture grecque ancienne, d’autres l’image topique du monde maghrébin. Que représente pour vous l’image du labyrinthe?

S.B.: L’artiste est le symbole de l’homme dans son labyrinthe. «Antique père, antique artisan, assiste-moi maintenant et à jamais», clame à peu de choses près Stephen Dedalus à la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme. Dédale est père de toutes les «industries», bien avant Ulysse; il est donc aussi maître d’œuvre. L’artiste est celui qui domine le labyrinthe. Il l’érige, s’y perd, et le survole. Il s’en échappe et ne se brûle pas les ailes. À travers la forêt obscure des mots, il trouve son chemin, guidé par un poète ou par son génie propre.

I.V.: Les livres sont très présents dans vos romans. Vous parsemez souvent vos ouvrages de références explicites – ou implicites – à de nombreux textes littéraires, en créant ainsi une sorte de bibliothèque personnelle, que vous aimez partager avec votre lecteur. Quels sont les écrivains – de la tradition arabe, ainsi qu’occidentale – qui figurent dans votre «bibliothèque personnelle», ceux qui ont le plus influencé votre formation et par conséquent, votre œuvre?

S.B.: J’ai, je crois, partiellement répondu à votre question. Homère, Eschyle, Les Mille et Une Nuits, Joyce, Flaubert, Shakespeare, Kateb Yacine, Faulkner etc. Je pourrais continuer encore mais cela semblerait un peu cuistre.

I.V.: De temps à autre, vous aimez vous mettre en scène vous-même dans vos romans. Je pense notamment à Autoportrait avec Grenade, où vous rencontrez vos propres personnages, ainsi que l’écrivain García Lorca. Ce procédé métafictionnel est un pur jeu stylistique, ou servirait à produire un sens ultérieur (par exemple à guider, en quelque sorte, le lecteur, et à le mettre sur la bonne route)?

S.B.: Autoportrait avec Grenade est typique de l’homme dans son labyrinthe. Submergé par la vie, par mon œuvre, je me débats au risque de l’impuissance. Le voyage, réel et imaginaire, est une solution de sortie de crise. Une position de repli. Il me fallait en quelque sorte faire le point. Je dirais que mon double fictionnel est venu me tendre la main pour me conduire à travers la selva oscura.

I.V.: Dans vos romans, vous mélangez souvent les genres littéraires, en insérant des carnets, des morceaux de journaux intimes, des chansons, des poèmes, refusant la création d’un roman linéaire. Vous attachez aussi, me semble-t-il, une grande importance à la présentation typographique de la page, en laissant des blancs, ou en séparant les parties de vos romans par des lignes horizontales (notamment quand un changement générique a lieu). S’agit-il d’un procédé qui répond à un souci esthétique, voire à une poétique subjacente à votre œuvre?

S.B.: Il s’agit en fait de polyphonie. Je cherche aussi ma voix quand je ne trouve pas la voie. Je tente d’être un peu cubiste, avec beaucoup de retard, c’est vrai. J’aurais aimé naître au début du XXe siècle, à Dublin, Malaga ou Paris…

I.V.: Votre langue littéraire est classique, très raffinée et très recherchée. Vous aimez néanmoins mélanger des termes exogènes au français standard (mots arabes, ou espagnols dans le cas d’Autoportrait avec Grenade etc.). S’agit-il de la création d’un nouvel idiolecte littéraire?

S.B.: Je n’aime pas franciser quand cela n’a pas de sens. En Espagne la Plaza n’est pas une place. Je n’aime pas lire Place d’Espagne à l’endroit de Piazza di Spagna. C’est comme ça. Je ne cherche pas non plus l’exotisme du langage pour la couleur locale. D’abord parce que je ne suis pas un polyglotte émérite et ensuite parce que cela n’est pas naturel et relève souvent d’une forme de complexe. Je suis de ceux qui préfèrent, à l’intérieur d’une langue, dévoiler une langue étrangère. C’est déjà un sacré travail!

I.V.: Quelques questions autour du paratexte de vos romans: collaborez-vous à la réalisation iconographique de la couverture? Écrivez-vous la notice bio-bibliographique?

S.B.: Je ne m’intéresse guère aux couvertures de mes livres parce qu'ils paraissent sous une couverture générique appelée la blanche chez Gallimard. J'ai choisi l'illustration de mon récit Autoportrait avec Grenade paru aux éditions du Rocher. Souvent j'écris moi-même la quatrième de couverture ou prière d'insérer.

I.V.: Les Douze contes de minuit reprend le monde fictionnel de Cyrtha. Peut-on parler d’un véritable cycle romanesque? Pensez-vous revenir sur Cyrtha et ses personnages à l’avenir?

S.B.: Oui, d'une certaine manière, puisqu'il s'agit ici d'un recueil de nouvelles et non plus d'un roman. Mais disons plutôt un cycle fictionnel avec pour centre du cercle la ville de Cyrtha. J'y pense, oui, mais je ne crois pas que cela se fera dans l'immédiat. J'ai pour l'instant une autre idée: continuer à développer mon cycle religieux entamé avec Tuez-les tous et qui s’est poursuivi avec mon dernier roman, Le silence de Mahomet. Il s'agit d'un roman, comme son titre l'indique, portant sur la vie de Mahomet. Mais une vie vue, entraperçue, à travers les confessions de quatre personnages historiques: sa première femme Khadija, son meilleur ami, le calife Abou Bakr, le premier général musulman, Khalid et enfin, sa plus jeune femme, Aïcha. Il y aura peut-être un troisième volet, sous une forme ou une autre.

I.V.: Pourquoi un roman sur Mahomet ? Pour faire une enquête sur son temps et sur les origines de l’Islam, ou peut-être pour mieux comprendre l’Islam actuel ?

S.B.: Les deux sans doute. Mais avant tout pour donner vie à un personnage que la sacralisation a figé au point de le caricaturer. Redonner vie au mythe m’intéressait par dessus tout. Je poursuis toujours les mêmes chimères, à savoir comprendre de l’intérieur les mythes qui nous constituent toujours à notre insu. Pour l’islam, la figure de Mahomet, telle qu’elle a été transmise au cours de l’histoire, me fascinait. J’ai voulu passer derrière le miroir. Bien entendu, cela peut nous aider à comprendre les enjeux contemporains, historiques et idéologiques. Mais, encore une fois, l’humanité d’un tel personnage, pourtant masqué, et pour cause, me taraudait à un point qu’il est difficile d’imaginer : j’avais besoin de le retrouver à travers la fiction, mais une fiction biographique, quasi documentaire, débarrassée de certains enjeux actuels.

I.V.: Dans Le Silence de Mahomet le lecteur perçoit d’une façon très nette le changement des voix narratives, qui implique un changement du point de vue. Quel travail avez-vous fait sur la langue pour obtenir cet effet ?

S.B.: Je me suis laissé envahir par ces voix qui m’assiégeaient. J’ai cherché à donner un rythme à chaque personnage en fonction de son caractère et du rôle historique qu’il avait joué. Dans ce cas-là, il faut comprendre l’histoire dans un sens aussi large que possible, une histoire qui englobe le mythe et la sacralité. Ainsi nous ne savons rien ou pas grand-chose de la première période de la vie de Mahomet à la Mecque. Qui était Khadija, sa première épouse ? les chroniqueurs semblent se taire par manque de connaissance ou peut-être pour masquer quelque chose. J’ai donc entièrement imaginé la vie de Mahomet avant sa première révélation. Une vie familiale et appaisée bien que taraudée par l’angoisse de la mort.

I.V.: Vous avez parfois recours à la technique de l’autocitation, ce qui crée, d’un roman à l’autre, de véritables labyrinthes narratifs où l’on peut suivre l’itinéraire d’une phrase, qui devient ainsi une sorte de refrain. Je pense par exemple aux trois constellations – Ganymède, Cassiopée, Orion – qui reviennent plusieurs fois au cours de votre œuvre, en traçant une sorte de plan céleste à suivre. Je voudrais savoir si vous vous servez de cette technique dans le but de renforcer les liens entre vos romans, qui, finalement, semblent rentrer tous dans le même univers fictionnel.

S.B.: Oui tout est lié. Les contes appellent d’autres contes. Shéhérazade ne s’arrête jamais. Le monde n’est jamais figé. La vérité est multiple. Tout est dans la relation.

I.V.: Et, dans le cas des constellations, pourquoi choisir précisément celles-là?

S.B.: Je ne les ai pas choisies; elles m’ont choisi.

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Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a passé son enfance à Annaba, dans l’Est algérien. Après un séjour d’un an à Paris en 1995, il y est revenu en 1997 pour y faire des études de lettres. Pensionnaire à l’Académie de France à Rome en 2005, il vit désormais à Paris. Aux Éditions Gallimard, il a publié quatre romans et un recueil de contes: Le Chien d’Ulysse, en 2001 (Prix Goncourt du Premier roman); La Kahéna, en 2003 (Prix Tropiques); Tuez-les tous, en 2006; Les Douze contes de Minuit, en 2007 et Le Silence de Mahomet, en 2008. Il est également l’auteur d’un récit-autofiction, Autoportrait avec Grenade, publié en 2005 à Monaco aux Éditions du Rocher.

Commencée par e-mail au printemps 2006, cette interview s’est prolongée en mars 2007, à l’Université de Bologne, lors d’un séjour en Italie de Salim Bachi. Cette interview vient de paraître dans la revue Francofonia, n. 55, 2008, p. 97-102

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10 mars 2009

Don Quichotte lit Ulysse...

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Don Quichotte, en dépit de son célibat, a bien eu une descendance selon Julian Rios. Ses fils se comptent sur les doigts d'une seule main... mais alors quelle progéniture et quelles mains! Thomas Mann sur le bateau qui le conduit en exil en Amérique (eh oui, j'aime bien dire en Amérique et non aux States) lit le Quichotte. Il remarque alors un autre passager, solitaire et sombre, qui lit à son tour Ulysse de Joyce. Pour Julian Rios, il ne fait pas de doute, Thomas Mann et James Joyce sont les fils du célèbre Hidalgo, issu de la région qui a donné au monde un non moins célèbre fromage, d'où sans doute le "Quesada", l'une des nombreuses appelation contrôlée par Cervantès, de son chevalier à la triste figure... Bon, il faut vraiment prendre le livre en mains, comme Mann sur son bateau, pour goûter à la savoureuse onomastie qui ouvre le roman. La thèse de Julian Rios est simple, claire et concise puisqu'elle tient en à peine deux cents pages: Don Quichotte a bel et bien enfanté Ulysse, Feu pâle, La Recherche et moult oeuvres d'importance et de qualité. J'en passe et des meilleures...

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Mais ce que j'aime le plus chez Julian Rios, c'est son amour inconditionnel et intelligent de Joyce et de son chef-d'oeuvre. Il n'est pas un essai de cet écrivain espagnol qui ne revienne sans cesse sur le roman de Dublin; et un homme qui a de telles obsessions me plaît franchement comme disait Aragon de son héroïne en précisant qu'elle "était franchement laide"... Bon, pas grand-chose à voir avec Joyce et les obsessions de Rios, les unes dans les autres confondues. Il faut lire Julian Rios pour lire Joyce, ou est-ce le  contraire? Je m'y perds, pardon, il est si tard et Poldy m'attend devant le 7 Eccles street, à Dublin, Irlande, Monde...

Quichotte et fils et Chez Ulysse de Julian Rios sont tous deux disponibles chez Tristram.

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21 février 2009

Passions incomprises...

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Comment écrire sur le métier d'écrire? tiens une répétition... souvent le cauchemar de l'écrivain... D'ailleurs, un écrivain (encore une) digne de de ce nom, ne se couche pas sans avoir mené à bien son paragraphe; c'est, en substance, ce que pense et écrit Philippe Djian dans son dernier roman, Impardonnables. Il s'agit ici d'un écrivain (et de trois!) vieillissant qui a perdu sa première femme et une de ses filles  dans un accident de voiture et qui ne se le pardonne pas et que sa seconde femme et sa fille survivante ne lui pardonnent pas non plus pour des raisons que vous comprendrez en lisant ce beau roman sur la splendeur et les misères d'un artisan du verbe. Ecrire suppose une concetration telle, un effort surhumain, que souvent les proches, parents et amis, se sentent et se trouvent légitimement délaissés. "Rien n'était plus dur qu'écrire un roman. Aucune besogne humaine ne réclamait autant d'efforts, autant d'abnégation, autant de résistance. Aucun peintre, aucun musicien n'arrivait à la cheville d'un romancier. Tout le monde le sentait bien." Amen. Il était temps que quelqu'un le clame enfin pour que l'on puisse travailler en paix et reposer de la même manière... Oui mais voilà, comme dit la chanson, personne ne l'entend de cette oreille et tout concourt à empêcher le personnage de Djian de terminer son roman, de vaincre la fatalité et de construire son illusoire forteresse de mots et d'émotions. La vie vous rattrape toujours, et vous ne vous le pardonnez jamais. Sysiphe n'était assurément pas un homme heureux.

Philippe Djian, Impardonnables, éditions Gallimard, février 2009.

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01 février 2009

Moment tragique...

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Abdelkader Djemaï est l'écrivain algérien le plus discret, le moins tapageur, et c'est une grande qualité en soi; et pourtant c'est l'un des plus prolifiques et des plus intéressants. C'est un auteur exigeant, dont les livres sont ciselés comme autant de petites gemmes qui brillent sur son chemin d'artiste. On se souvient encore de son torride Eté de cendres qui rendait compte de la tragédie algérienne des années 90 par la description minutieuse d'un personnage, un fonctionnaire, englué dans son quotidien, presque hermétique à l'horreur qui se déroulait sous sa fenêtre. Ce court roman était déjà un grand livre, qui n'était pas sans ressembler à un autre roman algérien que je vous invite à découvrir par vous-même; c'est un peu ma devinette du jour... Dans Un moment d'oubli, Abdelkader Djemaï nous conduit à vivre en compagnie d'un sans domicile fixe, personnage beckettien, un ancien flic dont la chute fut pour le moins brutale. Là encore, il serait vain de résumer le livre, l'intérêt est tout dans l'écriture chirurgicale de Djemaï, qui nous convie ici au petit festin de la langue française.

Abdelkader Djemaï, Un moment d'oubli, roman, éditions du Seuil, fév.2009.

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26 janvier 2009

Le métier de vivant...

traversee

La passion est un dur métier, c'est connu. Celui d'éditeur demande beaucoup d'opiniâtreté et parfois du courage. Aussi je ne vous cacherai pas que j'ai pris un grand plaisir à lire l'autobiographie, ou devrais-je dire les mémoires, du plus sulfureux d'entre-eux, Jean-Jacques Pauvert. L'éditeur de l'intégrale de Sade, de Bataille, de Pauline Réage - Dominique Aury pour l'état-civil -, n'en manquait guère. Si parfois il risqua la prison, ce fut surtout l'opprobre qui le menaça à une époque qui n'avait pas connu la libération sexuelle en France. J'ajouterai que dans de nombreuses contrées cette libération des moeurs, mais surtout des femmes en vérité, se fait encore attendre. Surtout ne suivez pas mon regard... Il suffit à présent de dire ou d'écrire des choses bien anodines pour être accablé par la terre entière. J'en sais quelque chose puisque mon dernier roman est interdit par le ministère des affaires religieuses tunisien, inexistant en Algérie, et fort débattu au Maroc... Dieu seul sait, ou ne sait pas, que je ne suis coupable de rien. Imaginez que des éditeurs tels Pauvert n'aient pas existé en France, Gallimard aurait peut-être refusé de publier "Tuez-les tous" ou "Le silence de Mahomet", deux livres qui hérissent les censeurs maghrébins, police politique, des moeurs et braves gens... Regardez un livre aussi anodin que "Le chien d'Ulysse", il m'a valu beaucoup d'ennuis parce que mon personnage y déclarait que l"'Algérie était un bordel tenu par des maquereaux galonnés". Ce qui est archi-faux, tout le monde le sait... Bon, voilà les amis, je vous conseille de lire La traversée du livre, les mémoires de Jean-Jacques Pauvert.

Posté par salimbachi à 17:28 - Littérature - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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