Le chien d'Ulysse/Le blog de Salim Bachi

Le blog de salim bachi

12 août 2008

Mahmoud Darwich, mort d'un poète (1941-2008).

C'est le sable.

Etendues d'idées et de femme.

Marchons en cadence vers notre trépas.

Au commencement les arbres élevés étaient femmes,

Une eau montante, une langue.

La terre meurt-elle comme l'homme?

Et l'oiseau la porte-t-il en guise de vide?

Je suis les commencements.

Je suis les fins.

Le sable est forme et possibles.

Une orange qui oublie volontairement mon premier désir.

Je vois dans ce que je vois, l'oubli. Il pourrait dévorer les fleurs et l'étonnement,

Et le sable est le sable. Je vois un siècle de sable qui nous recouvre

Et nous renvoie des jours.

Mon idée s'est égarée et ma femme s'est perdue

Et le sable s'est noyé dans le sable...

Je suis les commencements.

Je suis les fins.

Le sable est le corps des arbres à venir,

Nuages qui ressemblent aux pays.

La mer et le sommeil seront d'une seule couleur,

Les amants auront un seul visage,

Nous jetteront mille rivières dans les cours d'eau.

Et le passé est le passé. Aux élections des miroirs, il sera élu

Maître des jours.

Et le palmier est le père de la langue littérale.

Je vois, dans ce que je vois, l'empire du sable sur le sable.

Les trépassés ne souriront pas aux fêtes des tambours.

Adieu... Distances.

Adieu... Espaces.

Adieu chanteurs qui avaient remplacé vos cithares par la Règle

Pour fusionner avec le sable...

Bienvenue à ceux qui sont malades de ma vision, bienvenue aux pluies violentes.

Je suis les commencements.

Je suis les fins.

Je vais vers le mur de mon exécution et, tel l'oiseau imbécile,

Je confonds la flèche et mon flanc.

Et mon sang est la chanson du grenadier en fleur. Je marche

Et je m'évanouis maintenant dans la tempête de sable.

Le sable viendra couleur de sable.

Tu rejoindras le poète dans la nuit

Et ne trouveras ni la porte ni le bleu.

Mes mots se sont égarés et ma femme s'est perdue...

Viendront... Viendront deux amants

Qui saisiront les lys fuyant nos jours

Et diront face au fleuve: Qu'il fut bref le temps du sable.

Et jamais ne se sépareront.

Je suis les commencements.

Je suis les fins.

1977

"Le poème du sable", in La terre nous est étroite, traduit de l'arabe par Elias Sanbar, poésie Gallimard, 2000.

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31 juillet 2008

Nedjma ou le poème ou le couteau

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Nous avions préparé deux verres de sang Nedjma ouvrait ses yeux parmi les arbres

Un luth faisait mousser les plaines et les transformait en jardins

Noirs comme du sang qui aurait absorbé le soleil

J'avais Nedjma sous le cœur frais humais des bancs de chair précieuse

Nedjma depuis que nous rêvons bien des astres nous ont Suivis…

Je t'avais prévue immortelle ainsi que l'air et l'inconnu

Et voilà que tu meurs et que je me perds et que tu ne peux me demander de pleurer ...

Où sont Nedjma les nuits sèches nous les portions sur notre dos pour abriter d'autres sommeils!

La fontaine où les saints galvanisaient les « bendirs »

La mosquée pour penser la blanche lisse comme un chiffon de Soie

La mer sifflée sur les visages grâce à des lunes suspendues dans l'eau telles des boules de peau de givre

C'était ce poème d'Arabie Nedjma qu'il fallait conserver!

Nedjma je t'ai appris un diwan tout-puissant mais ma voix s'éboule je suis dans une musique déserte j'ai beau jeter ton cœur il me revient décomposé

Pourtant nous avions nom dans l'épopée nous avons parcouru le pays de complainte nous avons suivi les pleureuses quand elles riaient derrière le Nil...

Maintenant Alger nous sépare une sirène nous a rendu sourds un treuil sournois déracine ta beauté

Peut-être Nedjma que le charme est passé mais ton eau gicle sous mes yeux déférents!

Et les mosquées croulaient sous les lances du soleil

Comme si Constantine avait surgi du feu par de plus subtils incendies

Nedjma mangeait des fruits malsains à l'ombre des broussailles

Un poète désolait la ville suivi par un chien sournois

Je suivis les murailles pour oublier les mosquées Nedjma fit un sourire trempa les fruits dans sa poitrine

Le poète nous jetait des cailloux devant le chien et la noble ville ...

Et les émirs firent des présents au peuple c'était la fin du Ramadhan

Les matins s'élevaient du plus chaud des collines une pluie odorante ouvrait le ventre des cactus

Nedjma tenait mon coursier par la bride greffait des cristaux sur le sable

Je dis Nedjma le sable est plein de nos empreintes gorgées d'or!

Les nomades nous guettent leurs cris crèvent nos mots ainsi que des bulles

Nous ne verrons plus les palmiers poussés vers la grêle tendre des étoiles

Nedjma les chameliers sont loin et la dernière étape est au Nord!

Nedjma tira sur la bride je sellai un dromadaire musclé comme un ancêtre.

Lorsque je perdis l'Andalouse je ne pus rien dire j'agonisais sous son souffle il me fallut le temps de la nommer

Les palmiers pleuraient sur ma tête j'aurais pu oublier l'enfant pour le feuillage

Mais Nedjma dormait restait immortelle et je croyais toucher ses seins déconcertants

C'était à Bône au temps léger des jujubes Nedjma m'avait ouvert d'immenses palmeraies

Nedjma dormait comme un navire l'amour saigliait sous son cœur immobile

Nedjma ouvre tes yeux fameux le temps passe je mourrai dans sept et sept ans ne sois pas inhumaine!

Fouillez les plus profonds bassins c'est là qu'elle coule quand ses yeux ferment les nuits comme des trappes

Coupez mes rêves tels des serpents ou bien portez-moi dans le sommeil de Nedjma je ne puis supporter

cette solitude!

Kateb Yacine, in L’œuvre en fragments, éditions Actes Sud.

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